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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

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IX - Je sens que j'ai l'impression que je tiens mon sujet | 27 septembre 2007

Ce jour-là. Journée sombre.
Elle s'assied dans le bus. Regarde la notification de l'Assedic. Se tait. Pose son front contre la vitre. De sorte que je me tais aussi. Les copines également se taisent.
Un seul n'a rien compris, rien senti. Le conducteur, bien sûr. Ces infos du matin à la radio qu'on est obligé de subir et dans le bus et dans les cafés et dans les taxis et partout - le silence et la solitude seraient aujourd'hui comme de dangereux appels à songer - annoncent que tout chômeur refusant trois propositions sera radié des listes. Peut-être que son humeur n'a rien à voir avec tout cela. Après un temps :
- Sylvie, il y a des chocolats ?
On lui tend une boîte de Mon Chou qu'elle n'arrive pas à ouvrir. On assiste à la lutte silencieuse et violente de l'ongle manucuré contre le ruban d'ouverture. Une lutte encore. Le courage toujours.
Ginette la sauve.
Elle avale un chocolat et me présente la boîte. Sans un mot.
Je moufte pas non plus. C'est pas le moment de parler magnésium, je le sens profondément. Magnésium, ça veut dire santé. Santé, ça veut dire Sécu. Sécu, c'est un mot grotesque.
A l'arrêt bus, des hordes de chacals la bousculent quand elle descend par le trépied d'entrée.

Visite errante de l'appartement pour la colocation. Dans la tour grisâtre et d'une saleté irréelle due au fait qu'elle a été construite il y a plus de quarante ans et que les revêtements vieillissent mal, sans meute d'aucune sorte elle se laisse guider en tenant la rampe, marche après marche, l'ascenseur est en panne, s'arrêtant, maussade, pour reprendre son souffle, pour méditer à l'entresol, pour regarder le réparateur accorte avec son uniforme très seyant.

Je ne supporte pas qu'un ouvrier la regarde ainsi mais je dissimule mon agacement sous un sourire de politesse dont ce gueux perçoit l'ironie.

Autour d'un petit noir avec le futur colocataire.
"... C'est formidable, la colocation... C'est comme dans les pays de l'Est soviétique et dans les pays pauvres : on n'a pas d'argent et pas d'intimité mais on garde le sourire parce qu'on est heureux... C'est formidable."
Elle prononce, délicieusement, formidable.

Dans le bus du retour, toujours aussi préoccupée. J'ose :
- Ça te tente ?
- Je n'y pense pas.
- Tu vis au jour le jour ?
- Oui. J'ai assez de raisons de me prendre la tête pour ne pas me focaliser sur tous les colocataires du monde.
Silence. Elle regarde ses pieds. Puis elle ajoute :
- Pourquoi penser ?
- C'est une vraie question. Qui vaut pour beaucoup de choses.
A ce moment, la pensée m'effleure de lui proposer un autre chocolat mais je devine que le moment est mal choisi. Je sens que je viens de toucher au cœur d'une question cruciale et universelle. Un grand philosophe avait eu cette métaphore lumineuse sur le temps de cerveau disponible.
- Oui. Formidable, souffle-t-elle.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 08:44:31 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (6) |

VIII - Oui, je suis éblouie | 19 septembre 2007

Ce que je désire au fond dans la semi-conscience de l'écrivain de talent - je méprise la modestie feinte -, c'est offrir au monde la tragédie et le sublime d'une destinée. Au sens noble.

J'appose ma signature au bas des pages d'une histoire qui me transcende et qui transcende Lætitia.

- Fais comme tu le sens, dit-elle, du moment que tu parles de moi. Y'a que le buzz qui compte aujourd'hui.

Lætitia. Si forte et si fragile. Paradoxale. Humaine, trop humaine. Ma semblable, mon frère.

- Fais gaffe quand même !, elle rit.
- Quoi ?
- Je t'observe, moi aussi !
- Nous sommes semblables. Nous avons des nichons et de jolies gambettes. Tu le pressentais, n'est-ce pas ?

Je frémis dans ma raideur. Une œuvre de Brigitte Bardot me revient en mémoire. Tu veux ou tu veux pas, si tu veux c'est oui, si tu veux pas j'en ferai pas une maladie, c'est comme çi ou comme ça, ou tu veux ou tu veux pas. J'adore les institutrices, les policiers, les agriculteurs, les chirurgiens, les mécaniciens, regarder danser les gens. Je coupe le son, égarée, un peu.

Une autre fois, nous achetons des crevettes roses sur le marché. Un malotrus la bouscule, il tente un passe-droit.
- Mais c'est quoi, ce butor ? Tu vois, le problème c'est qu'il faudrait accepter tout sans rien dire. S'il est pressé, qu'il le dise ! On n'est pas en mai 68 !
Je ne sais pas très bien ce que se disaient les gens sur les marchés en mai 68, mais ils étaient certainement impolis, certainement.

Cris alentour. L'homme pressé souffre visiblement de surpoids et probablement d'impuissance.
- Je m'en tape !, me chuchote-t-elle. Il veut que j'exhibe mon diabète ou quoi ?
- Il est Breton...
- Rien à foutre, des Bretons !
J'empoigne le sac à crevettes et entraîne Lætitia loin du grondement de la foule qui déjà s'avance vers nous comme une houle menaçante.

Au fond, elle est déjà très loin. Elle cherche une scarole. Elle la trouve.

L'air se charge soudain d'une électricité inédite. Les tréteaux tremblent de respect sur leur base. Le soleil étend ses rayons caressants sur tous les visages. Laitues, scaroles, feuilles de chêne, romaines, batavias resplendissent. Leurs nuances s'entrelacent indéfiniment dans un vert infini.

- Tout est plus beau sur le marché que dans le supermarché, dit Laetitia.

Elle semble être la seule à ne pas s'être aperçu du souffle de grâce qu'elle inspire à l'univers.
- Tu vois, ajoute-t-elle, seule la grande littérature sait cela. Car je te le dis, laitues, feuilles de chêne, scaroles, frisées et romaines sont de simples salades à la capacité d'action limitée. Or la littérature m'a toujours permis de les considérer d'un autre œil. Pourtant, une fois mangées, bref. Vive la littérature qui ravit nos esprits enchaînés et leur offre un supplément d'âme !

La vendeuse essuie une larme sur sa joue et lève sa face couperosée vers le ciel, lumineux à cet instant. Agra, Agra, Agra, Om, Om, Om. La vie est belle.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 14:17:14 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (4) |

VII - Y'a plus de chapitres pour l'instant | 16 septembre 2007

Je savais ce moment décisif pour elle. Quand elle est entrée dans la salle de réunion où un consultant leur avait donné rendez-vous, j'ai dit, je peux venir, je m'attendais à tout, à non, Cos', pas maintenant, attends-moi au bistrot en face, à tout sauf à ce oui immédiat. Calée le dos au mur, je me tiens silencieuse. Elle sait que je suis là, que je suis là pour la regarder vivre, pour dire, la dire dans les interstices de son état actuel. La dire dans ce qu'elle est humaine, avec ses qualités et ses défauts, avec ses moments durs. Je pense à moi dans les mêmes termes exactement. Les qualités et les défauts, les moments durs. Nous sommes faites de cette étrangeté paradoxale qui nous caractérise. Je veux la dire entière.

Je les observe. Ils sont douze. Douze à qui le consultant demande de refaire un cévé qu'ils ont déjà refait dix fois, quinze fois, comme les écrivains polissent leurs phrases. Douze qui à l'unisson se mutinent poliment, mais chez qui je perçois une sorte d'abattement retenu avec pudeur, je ne sais pourquoi, le chômage est une réalité pour beaucoup, on peut rêver autre chose dans la vie que ne plus aller aux rendez-vous mensuels fixés par l'administration. L'absence de rêves est une vraie tare. Je sais, dit le consultant, je sais que c'est inutile, mais je dois faire mon job.

Je note à cet instant précis que Lætitia est la seule caissière dans l'assemblée constituée de cadres déboulonnés. Je comprends qu'elle est libre. Libre de ne pas se définir comme caissière. Libre de dire, je suis caissière, et alors. La liberté de Lætitia frappe aveuglément ceux qui la croisent. C'est la raison même pour laquelle les hordes de chacals veulent toujours la prendre en photo sur leur téléphone portable.

Mais qu'a-t-elle à leur dire ? Rien. Lætitia regarde dans le vide. Je suis intimement persuadée que dans sa solitude elle déclame en pensée quelque poésie de Rilke.
- Tu devrais lire Marc Levy, lui dis-je. Ou Dan Brown.
- M'emmerdez pas avec ces connards qui prennent les lecteurs pour des brèles.
- Cet écrivain se vend comme des petits pains.
- J'en ai rien à cirer des petits pains ! Je suis pas boulangère !

Où est-elle. Où est Lætitia pendant que le consultant aligne les poncifs qu'elle connaît déjà par cœur, mise en page, présentation, mise en valeur du parcours professionnel, activation des réseaux personnels, coaching, positive attitude, souriez, talents... Elle prend des notes. Plus elle s'en fout, plus elle prend des notes. Et elle a bien raison de s'en foutre.

- Non mais tu te rends compte, Cos' !
Elle me tutoie. Elle me nomme et elle me tutoie !
- Non mais tu te rends compte des pitreries auxquelles il faut se livrer ! Merde ! On n'a pas que ça à foutre quand on est chômeurs, qu'est-ce qu'ils croient, c'est exaspérant ! Ça leur suffit pas, la vingtaine de candidatures que j'envoie chaque semaine ? Ça leur suffit pas que j'essaie de me remettre à niveau sans rien demander à personne ? Non ! Faut se taper les discours à la con ! Regarde-moi ce pauvre consultant ! Il n'est pas mieux loti que nous !

Dans la grâce de ses emportements, son visage se défroisse. Toute cette vieillesse prématurée qu'elle porte sur les joues parce qu'elle n'a pas pris de vacances depuis dix ans, entre les études et le boulot, parce qu'elle est célibataire sans enfants, donc la première à changer d'horaires dans les roulements, cette vieillesse prématurée de celles qui se lèvent trop tôt pour s'hydrater tous les jours, ou peut-être s'en sont-elles lassées, ce stigmate s'évanouit.

- Je vais réussir, dit-elle. Je fais tout pour réussir, je ne dois rien à personne.

Cette phrase, je ne dois rien à personne.

Je ne sais plus si je pense qu'elle dit des choses idiotes ou si je pense qu'elle dit des choses vraies.

Lors d'une soirée dans un hôtel du premier chic où je suis invitée par des amies comédiennes très célèbres et admirées, celles-ci me narguent :
- Notre chère amie est en train de tomber amoureuse d'une caissière.
- Il ne faudrait pas que cela dure très longtemps !

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 18:14:30 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (36) |

VI - Chapitre de je ne sais plus | 16 septembre 2007


Je m'emballe. Je sens que je m'emballe. J'ai la pensée au bord des lèvres. Lætitia m'inspire des profondeurs telles que je l'avais toujours su. Lætita et moi, nous partageons des choses. Elle m'a redit qu'elle voit pas l'intérêt de suivre une caissière en recherche d'emploi. Le doute des grandes âmes nous rassemble.

Il y a d'autres caissières, il y a d'autres emplois, il y a d'autres qui suivent des caissières en recherche d'emploi. Lætitia, ce n'est pas pareil.

Les hordes de chômeurs qui regardent Lætitia m'insupportent. Ce sont des chacals méprisables. Assise sur le banc de plastique bleu, triturant son ticket d'attente en regardant dans le vide, Lætitia se drape dans son mutisme.

Je sens que son charme m'envahit, quelque chose en moi tressaille.

Une autre fois, nous patientions dans le couloir du Trésor Public. Lætitia avait un contrôle. Elle avait mal copié son chiffre. Compter sa caisse, à la longue, ça déforme son arithmétique. Pendant qu'elle triturait son ticket d'attente en regardant dans le vide, je m'imprégnais de l'ambiance délétère du couloir. J'engrammais la couleur bleu délavé des murs. J'observais les chacals voûtés, mal habillés, limite pas propres, qui trituraient leur ticket d'attente en regardant dans le vide. Je constatais leur mine épuisée. Certains semblaient craindre quelque chose. Je ne sais quoi. Qu'a-t-on à craindre quand on n'a rien à perdre. Je voyais les visages gris des employés par dessus les ordinateurs. Sensiblement c'était un peu les mêmes. Il y a là quelque chose à creuser. En sortant dans la rue après trois heures d'ennui, Lætitia m'a dit, tout ça me rend triste, j'ai envie de pleurer.

En reprenant mes notes j'ai lu qu'une autre fois, elle m'avait dit ne jamais pleurer, même en ayant très mal quelque part, ne jamais pleurer sauf si elle a une confiance intime pour se reposer dans l'intérieur.

Je vous laisse comprendre ce que je veux dire.

Ce qui est bien avec l'émotion qui nourrit, c'est que c'est vraiment calorigène.

Dans la Fiat déguinglée qui nous ramène à Trifouillis, elle dit :
- J'aime Brad Pitt. A la folie [comment on fait pour écrire "à la folie" en capitales pour expliquer qu'elle dit ça très fort dans sa voix ?]
- Je vais vous surprendre, je ne considère pas que Pierre Boulez soit un génie.

Je me dis, je comprends pas tout, mais comme je l'ai entendu dire plusieurs fois, je dis, sans doute, oui. Mais je veux aller plus haut, aller plus haut.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 11:48:24 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (9) |

V - Après le début du début du début | 15 septembre 2007

A Marbeille, dans un bureau minable de la Francia Corsicae Breizhonae Federation, debout devant la machine à café, elle écoute - du moins feint-elle d'écouter - un conseiller général qui parle aux futurs médecins qu'il va subventionner. C'est la première fois que je la vois recevoir des informations sans rester pas concernée. La laborantine empressée, je sens.

Elle n'aime que la teuf, dit Jean-Pascal Sniffard, elle n'aime pas s'ennuyer, hormis du bel ennui qui déplace les signes, aller aux rendez-vous de l'ahainepéheu, il faut qu'elle le fasse, mais ça la fait chier ! Je comprends à donf.

Elles sont assises, l'une en face de l'autre, deux femmes qui se sont fait licencier, un jour, et qui rêvent de bosser tranquilles et de se faire câliner.
- Notre attitude doit déconner, à force. Une caissière comme vous, comme Julie ou comme Amandine n'existent pas chez Carfort. Comme j'ai vu la conseillère ce matin, je vais finir chez Mitec. Ça équilibre.
Si on lève les yeux, on voit l'immensité de la zone constructible avec les grues du président de la chambre de commerce et d'industrie. Dans le rade infect où je ne mets les pieds que pour elle, c'est l'idée même d'un malaise total accroché aux murs, comme indéfinissable.

- Qu'est-ce qui vous sépare de Ginette ?
- Ce qui me sépare de Ginette ? Elle a été mariée deux fois.
Aucun des pochtrons présents dans ce lieu de perdition ne paraît mesurer l'intelligence de cette réponse, et je ne la verrai nulle part reproduite.

Péniblement. Tout près. Rien ne ressemble à tout. Tout ne ressemble à rien. Des noms de gens, de villages, de gîtes ruraux où j'ai même pas le Wifi. Des riens pleins de promesse, Chablas, certes, mais encore mieux Ruyblas, Taupelas, des noms romanesques, traversés en pestant contre la morosité, couloirs, bureaux, poignées de main échangées pour la réalité de papier. Voilà Triquefouille, voilà Jassure. Voilà la vie.

(à suivre)

Publié par Cosmic Dancer à 02:09:06 dans Ses aurores, ses soirées, ses ennuis | Commentaires (3) |

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