La femme seule est un fantasme. La femme seule est une malédiction. On les rêve dans une solitude épileptique mais les femmes font semblant d'être seules.
Sur la place du marché où l'on se découvre pour la première fois, toutes à l'émotion de la découverte de la première fois, elle n'a pas l'air de s'intéresser à ce que je dis. Peut-être parce que c'est la première fois. Elle ne dit pas, c'est la première fois, et pourtant. Je suis saisie par ce qui déjà nous rassemble. L'épuisement indifférencié, ça nous rassemble.
Je la gonfle. Je sens que je la gonfle. Elle dit, j'en ai rien à foutre d'un portrait de moi, pourquoi vous voulez faire un portrait de moi, vous êtes lesbienne ou quoi ? Je dis non, enfin, pas encore, disons, je n'en ai pas éprouvé la tentation, pourquoi. Je sais d'ores et déjà qu'un pacte secret se scelle où il sera question de rien, ce rien en moi si semblable à ce rien en elle. Nous qui sommes et qui sommes fatiguées de bosser comme des dingues et sans trouver de vrai mec, en plus.
Après, je parle avec mon ami Thierry à une terrasse.
Vous la niquerez. Les pétasses ont en commun avec les caissières de se faire chier.
Je dis oui.
Ni ticket de caisse. Ni remise de prix. Longtemps je comprendrai rien. Ni le déroulant, ni elle.
Alors encore du rien. Allées bouffies de saloperies emplastiquées. Rangées de yaourts qui finiront derrière le magasin. Cafèt' où tout le monde se fait chier encore plus depuis qu'on n'a plus le droit de fumer. Devant le miroir des vécés, elle se maquille sans cesse. Lentement. J'avais déjà remarqué qu'elle se maquille lentement devant le miroir des vécés, comme j'avais remarqué qu'elle zozote légèrement.
En se changeant dans le vestiaire après son licenciement, elle répète, eux ils veulent gagner encore plus d'argent, moi je veux être un peu tranquille chez moi parce que j'en ai ma claque que le supérieur m'appelle sur mon portable quand je suis rentrée chez moi tranquille. Je n'aurais jamais dû acheter de portable. Maintenant, remarquez, ça n'a plus d'importance. Sauf si l'ahainepéheu appelle aussi sur les portables.
Pendant que le déhairhache lui lit le contrat de licenciement, lui explique que c'est une question de rendement, que le groupe a acheté de nouveaux magasins, qu'on va optimiser les ressources en caissières, que c'est le progrès, que voulez-vous, on est en train d'expérimenter les caisses sans caissières, elle est de plus en plus énervée sur sa chaise et je sens qu'elle a envie de lui rire au nez. Elle se mouche.
A la fin de l'anniversaire de Julot, elle donne une baffe à Eric Mercier. Ils s'injurient à la manière des acteurs. Fous de fausse rage, de se désigner toi, le chieur, à la face du village. C'est une scène que j'ai vue mille fois, dans tous les villages, vers les trois heures du mat' quand tout le monde est bourré et que les déclarations d'amour se terminent en jus de boudin. Peu après, cherchant sa veste dans le vrai merdier du bordel des fringues dans toutes les pièces de la baraque, elle me dit, vous avez vu ce connard ? Vous avez vu ? Oui j'ai vu. J'ai vu un connard complètement allumé que l'alcool rend pénible.
Feuilleté la Gazette de Chabla au moment de la rixe. Ça dure une demi-page, c'est le retraité de l'Armée qui l'a écrite, la rédac' chef voulait pas passer le truc trop intéressant à la place. Normal. C'est des ploucs et des petzouilles. Ça ne comprend pas grand-chose, les ploucs et les petzouilles. Ça a la presse que ça mérite.
Comme souvent et bien avant que je la rencontre, je suis frappée par la déliquescence. Déliquescence, emmerdes, fringues minables. Je la trouve mal sapée, j'en fais la remarque à Colette. Elle s'habille comme l'as de pique, oui, elle est retournée chez Labilletout. Avant, avant son licenciement, elle allait chez GrandChic. GrandChic, c'est quand tu as ton smic complet normalement. Maintenant, ce sera Labilletout.
(à suivre)
Oui ?