Je savais ce moment décisif pour elle. Quand elle est entrée dans la salle de réunion où un consultant leur avait donné rendez-vous, j'ai dit, je peux venir, je m'attendais à tout, à non, Cos', pas maintenant, attends-moi au bistrot en face, à tout sauf à ce oui immédiat. Calée le dos au mur, je me tiens silencieuse. Elle sait que je suis là, que je suis là pour la regarder vivre, pour dire, la dire dans les interstices de son état actuel. La dire dans ce qu'elle est humaine, avec ses qualités et ses défauts, avec ses moments durs. Je pense à moi dans les mêmes termes exactement. Les qualités et les défauts, les moments durs. Nous sommes faites de cette étrangeté paradoxale qui nous caractérise. Je veux la dire entière.
Je les observe. Ils sont douze. Douze à qui le consultant demande de refaire un cévé qu'ils ont déjà refait dix fois, quinze fois, comme les écrivains polissent leurs phrases. Douze qui à l'unisson se mutinent poliment, mais chez qui je perçois une sorte d'abattement retenu avec pudeur, je ne sais pourquoi, le chômage est une réalité pour beaucoup, on peut rêver autre chose dans la vie que ne plus aller aux rendez-vous mensuels fixés par l'administration. L'absence de rêves est une vraie tare. Je sais, dit le consultant, je sais que c'est inutile, mais je dois faire mon job.
Je note à cet instant précis que Lætitia est la seule caissière dans l'assemblée constituée de cadres déboulonnés. Je comprends qu'elle est libre. Libre de ne pas se définir comme caissière. Libre de dire, je suis caissière, et alors. La liberté de Lætitia frappe aveuglément ceux qui la croisent. C'est la raison même pour laquelle les hordes de chacals veulent toujours la prendre en photo sur leur téléphone portable.
Mais qu'a-t-elle à leur dire ? Rien. Lætitia regarde dans le vide. Je suis intimement persuadée que dans sa solitude elle déclame en pensée quelque poésie de Rilke.
- Tu devrais lire Marc Levy, lui dis-je. Ou Dan Brown.
- M'emmerdez pas avec ces connards qui prennent les lecteurs pour des brèles.
- Cet écrivain se vend comme des petits pains.
- J'en ai rien à cirer des petits pains ! Je suis pas boulangère !
Où est-elle. Où est Lætitia pendant que le consultant aligne les poncifs qu'elle connaît déjà par cœur, mise en page, présentation, mise en valeur du parcours professionnel, activation des réseaux personnels, coaching, positive attitude, souriez, talents... Elle prend des notes. Plus elle s'en fout, plus elle prend des notes. Et elle a bien raison de s'en foutre.
- Non mais tu te rends compte, Cos' !
Elle me tutoie. Elle me nomme et elle me tutoie !
- Non mais tu te rends compte des pitreries auxquelles il faut se livrer ! Merde ! On n'a pas que ça à foutre quand on est chômeurs, qu'est-ce qu'ils croient, c'est exaspérant ! Ça leur suffit pas, la vingtaine de candidatures que j'envoie chaque semaine ? Ça leur suffit pas que j'essaie de me remettre à niveau sans rien demander à personne ? Non ! Faut se taper les discours à la con ! Regarde-moi ce pauvre consultant ! Il n'est pas mieux loti que nous !
Dans la grâce de ses emportements, son visage se défroisse. Toute cette vieillesse prématurée qu'elle porte sur les joues parce qu'elle n'a pas pris de vacances depuis dix ans, entre les études et le boulot, parce qu'elle est célibataire sans enfants, donc la première à changer d'horaires dans les roulements, cette vieillesse prématurée de celles qui se lèvent trop tôt pour s'hydrater tous les jours, ou peut-être s'en sont-elles lassées, ce stigmate s'évanouit.
- Je vais réussir, dit-elle. Je fais tout pour réussir, je ne dois rien à personne.
Cette phrase, je ne dois rien à personne.
Je ne sais plus si je pense qu'elle dit des choses idiotes ou si je pense qu'elle dit des choses vraies.
Lors d'une soirée dans un hôtel du premier chic où je suis invitée par des amies comédiennes très célèbres et admirées, celles-ci me narguent :
- Notre chère amie est en train de tomber amoureuse d'une caissière.
- Il ne faudrait pas que cela dure très longtemps !
(à suivre)
Oui ?