J'aime Eric Zemmour quand il rappelle que, étymologiquement, phallus provient d'un mot grec désignant la fascination. Objet de culte dans des civilisations anciennes, objet gaudriolant dans la bonhomie médiévale, sujet de toutes les conspuations depuis Beauvoir dont je ne renierai jamais, avec Elisabeth Badinter encore, le mérite de m'avoir donné la possibilité de devenir, il a trouvé dans le néologisme "phallocrate" la quintessence d'un mépris, d'un dégoût irrésistibles, et le concentré d'un acte d'accusation immanent.
J'aime Zemmour lorsqu'il souligne malicieusement que la guerre idéologique menée par des féministes à la dérive (issues de l'école américaine ou s'en revendiquant) passe par une revue sémantique soigneuse, comme toute guerre idéologique qui se respecte exige d'employer certains termes et en proscrit d'autres. Ainsi de la ridicule assimilation du verbe "pénétrer" à un acte de barbarie, à une fatale violation du sanctuaire féminin. Quand le flacon ne veut plus appeler "décapsuleur" l'objet qui en promet l'ivresse... Quand le délectable vocabulaire désignant ce par quoi il arrive que le plaisir féminin advienne, à moins d'être purement clitoridienne, ce qui doit être profondément triste, pardonnez mes préférences, rejoint sur les infâmes bûchers la tentation du diable, lui aussi pourvu d'une queue.
Je l'aime moins quand, avec l'habileté qui le caractérise, il se régale ainsi : "Je songe à l'extraordinaire destin de ce mot, macho, cette géniale trouvaille linguistique des féministes dans les années 70 qui ont, avec un unique petit mot, transformé les hommes, tous les hommes, en accusés commis d'office, qui ont réussi à les inhiber (...), qui ont transmuté l'éternel masculin en insulte." Que dire, alors, de l'éternel féminin grimé en "salope", "gonzesse", "pute", "poufiasse"et autres amabilités ? Je me fous royalement, personnellement, des termes qu'on jugera, selon les situations, injurieux ou élogieux. Ce qui me démange dans la démonstration d'Eric, c'est que selon le Lexis, un macho est "un homme considéré sous le rapport de sa supériorité en tant que mâle". Petites perversions entre amis de la linguistique, où l'on devine que ce n'est pas tant une redoutable perte de différenciation que déplore Zemmour, mais une prééminence hiérarchique digne, de fait, de passages que j'ai oubliés de la Bible et du Coran, où l'on remercie le Créateur de n'avoir point été fait femme, et où l'on pose comme évidence première la supériorité du mâle sur la femelle. Prétendre être différencié sans hiérarchie d'ordre naturaliste va-t-il me reléguer direct dans les rangs peu glorieux des égalitistes de Muray, ces pourvoyeurs du tout et n'importe quoi ? Tout le monde s'en fout, mais je cours le risque !
Car il est définitivement hors de question que je fasse mien ce néo-néologisme de John Gray lorsqu'il évoque les "dissimilitudes" naturelles entre Martiens et Vénusiennes. Ces dissimilitudes qui, de toute éternité, rendraient toute connivence impossible entre les deux sexes. Pourtant, comme le rappelle avec un bon sens absolu Mme Badinter, si abîme il y a, il est moindre entre un homme et une femme de même culture / niveau social, etc. qu'entre deux hommes ou deux femmes que leur histoire / culture / références séparent. La France du "oui" et celle du "non", la France d'en bas et celle d'en haut sont dotées de chattes et de couilles.
J'en reviens à John Gray parce que Zemmour ne dit pas autre chose lorsqu'il essentialise, comme on dit, les hommes et les femmes. "Les hommes prisent l'uniforme, l'action, la résolution de problèmes, l'autorité et les voitures (etc.). Sur Mars, les valeurs primordiales sont le pouvoir, la compétence, l'efficacité et la réussite." "Les Vénusiennes ont un tout autre système de valeurs, fondé sur l'amour, la communication, la beauté et les rapports humains. Sur Vénus, parler de ses problèmes n'équivaut nullement à demander à son interlocuteur de les résoudre. Il est dans leur nature de chercher à rendre le monde meilleur." Amen.
Si cette femme est l'avenir de l'homme, personnellement, je mets les voiles.
Pour autant, je n'ai aucune envie de voir ressusciter la figure extatisante du défunt patriarche décrit par le pamphlétiste comme un stakhanoviste - il baise autant que je fume et en changeant de marques de cigarettes - tayloriste : il organise implacablement sa vie entre sa femme (pour la famille et le statut social), sa maîtresse (pour l'amour) et les putes (pour le plaisir). Où ce qui est de l'ordre de la distinction se révèle plutôt comme une fragmentation, un mal du siècle.
Là, c'est Stendhal qui entre en jeu. Il est beau, Eric, quand il ouvre son coeur et confesse cette peur viscérale que l'homme aurait du féminin, ce féminin qu'il ne pourrait donc appréhender dans sa totalité au risque de l'aliénation. L'homme ne saurait, en conséquence, tout à la fois aimer et désirer, ce pourquoi, en grand psychopathe, il serait dans l'obligation, pour survivre, de découper en tranches le corps délictuel. Il resterait aux femmes ce choix de Sophie à faire "entre amour et plaisir". Car même enragée de désir et noyée dans le plaisir, à la figure de la femme aimée se superposerait immanquablement celle de la mère... Et c'est ce même Zemmour qui prétend que les "soixante-huitardes" n'ont pas coupé le cordon du fils !
Ce lieu merveilleux de l'échange atomique entre deux êtres qui s'aiment, s'admirent, se respectent et se désirent, cette somptueuse sauvagerie des corps, cette ultime violence animale seraient du domaine de l'utopie... Honoré de Balzac en a magnifiquement relevé la simple rareté, dans un extrait de La cousine Bette que cite généreusement Zemmour : "L'amour, cette immense débauche de la raison, ce mâle (tiens donc !) et sévère plaisir des grandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur place, sont deux faces différentes d'un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appétits des deux natures est aussi rare, dans le sexe, que le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand inventeur, le sont dans une nation." Or ce qui vaut pour l'un, vaut pour l'autre. Quand il conspue le "couple" rassemblé dans ces deux faces, de quel courage viril Eric fait-il preuve ? Se serait-il fatigué de la quête avant de l'avoir commencée ? Serait-il de ces défaitistes innombrables, de cette armée de vaincus où toutes choses se valent entre elles et où l'abdication avant la peine est le plus sûr moyen de continuer à se lamenter en faisant des boucles avec son noeud ?
(à suivre)
Oui ?