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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

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Alerte : hécatombe d'humoristes en France | 22 juillet 2008


Charlie Chaplin - Les Temps modernes.

Attaqués de toutes parts, les meilleurs humoristes français subissent depuis quelques années une ostracisation croissante. Principalement ceux qui, tels des La Fayette des Temps modernes, font de leur corps martyr un rempart contre une pensée liberticide qui ne les trouve pas toujours très drôles.

La France, célèbre dans le monde entier pour la finesse de ses humoristes contemporains que jalousent les Kazakhs n'ayant que Borat et les Américains que Woody Allen et Aron Kader à leur opposer, la France relève enfin fièrement la tête de la grisaille putride où l'entraîne la censure des libertomanes. Vous savez, ceux qui seraient prêts à agonir d'insultes anonymes le premier soupçon de pensée déviante. Suivez mon regard. (Enfin, tout dépend de vos lectures mais certaines valent mieux que d'autres. Que dis-je. Certaines devraient être proscrites. Ainsi, il est tout à fait malsain de lire tout à la fois Finkelkraut et Soral, par exemple, surtout si vous cachez une Bible sous votre matelas. Comme d'écouter Bach et Mozart, en gros.)

Oui, la France crée aussi. Sur ce formidable outil citoyen que sont les forums, véritable agora sur laquelle chantent toutes les libertés enfin retrouvées, elle conceptualise dès l'aurore. L'on voit ainsi fleurir une invention par jour, il suffit de se promener: de "judéomane" et "judéolâtre", le lexique n'est guère long qui conduit cette semaine jusqu'à l'amoureux "sinéphile". Non, pas l'amoureux du septième art, celui-ci s'écrit avec un "c". Ni non plus le passionné de race canine, qu'on appelle cinophile. Le défenseur du droit de la France à rire. Que dis-je, l'ordonnateur du devoir de la France à rire.

On ne vous a rien dit ? Alors je transmets l'information.
Dans cette France aujourd'hui l'on tente de bâillonner l'irrésistible besoin de rire qui serait le propre de l'homme. On se souvient avec émotion de la manière dont Bigard, à l'aise dans son slip, décomplexé, a été violemment conspué lors de son Vatican Tour. On n'ignore pas non plus au prix de quelles contorsions révolutionnaires Dieudonné, héroïque, emplit chaque soir la jauge de la Main d'Or, son théâtre privé. Et combien il est périlleux pour un Christian Clavier, pire encore pour un Guy Bedos, de s'exprimer en public.
C'est qu'on ne nous la fait pas à nous, citoyens vigilants.
La bataille qui se livre aujourd'hui, c'est la lutte finale de l'humour. Sinéphiles contre Charliphiles. David contre Goliath. Néo contre Smith. L'infiniment petit contre l'infiniment grand. Un combat homérique dont le Citoyen sort grandi, armé chacun de sa juste Cause.

Dans le brouhaha de cette farce sinistre et désastreuse, où Claude Askolovitch et BHL auraient pu s'abstenir de commenter aussi gravement, et Philippe Val, en tant que rédacteur en chef, lire une chronique de son journal avant qu'elle ne soit publiée, deux voix heureuses se font entendre. Celle d'Elisabeth Lévy en son salon du Causeur et celle de Philippe Cohen sur Marianne2 .
Remarquez, les forumeurs perspicaces ont déjà promptement noté qu'ils ont des noms à peine Français. Mais ce n'est sûrement pas Pierre Desproges qui les sortira de la salle.

Publié par Cosmic Dancer à 16:34:13 dans Inaimables humeurs | Commentaires (11) |

Au deuil jamais | 04 juillet 2008

Constatant à quel point l'exercice de la confession de l'endeuillement rassemble en une grand-messe consensuelle tout ce que la cyber-planète et le monde de l'édition comptent d'âmes sensibles, comprenantes, compatissantes, j'en viens à détester la mort pour le chagrin obscène qu'elle inspire parfois. Nul besoin, avec un tel sujet, de faire œuvre de plume et d'esprit. J'entends par là de vérité, du moins la mienne.
Comment choir sans trop d'inquiétude dans ce processus dit du deuil et ses diverses étapes vécues comme une échelle obligatoire qu'il faudra traverser coûte que coûte. Ce nouveau rituel sans sacre dont le but est de se détacher, vaille que vaille ma brave dame, de ce qui m'est irréparable.
Non, la "vie" ne continue pas "comme avant, comme toujours". Je ne peux une seule seconde envisager de supporter la disparition de mes aimés comme l'inconvénient que représente celle de mon aspirateur. Il m'a fallu vingt ans pour cesser de pleurer la mort de mon grand-père et aujourd'hui encore il m'est impossible de l'évoquer sans me rappeler ce jour grisâtre et brumeux où je me suis de nouveau rendue au cimetière pour tâcher de mettre un terme à mes larmes. Courbée sur la tombe où une photographie de son visage, pas la plus représentative de ce qu'il fut à mes yeux, de l'aventure de son existence, cerclée d'un médaillon de cuivre, accompagne celle, tellement plus ancienne, de ma grand-mère. Je me souviens de ce jour comme d'un de mes plus grands courages, refaire ce trajet de l'entrée du cimetière à la parcelle, vingt ans plus tard. La difficulté à marcher en résonance exacte du chemin parcouru à quinze ans, mon Golgotha tout personnel. Ne sachant plus. Ne me trompant pas. Le corps en mécanique de précision flairant les sinuosités à suivre, ces allées peuplées de silence en ce mois de janvier comme elles étaient peuplées de mes hurlements intérieurs en cet autre mois de janvier.
Cette lettre qu'il n'a jamais lue. Je savais. Je savais dans ce dernier regard après les agapes de Noël. Il savait que j'avais compris. J'avais beau m'être empressée ensuite de rédiger ma déclaration d'amour et de lui adjoindre une photo de nous, les quatre enfants de son fils aîné, c'était trop tard.
Toujours il a été trop tard.
La lettre et le cliché ont été rongés par les vers avec lui, dans la poche de ce costume élégant et noir qu'il portait dans les grandes occasions.
De deuil, je ne sais faire.
De mode d'emploi, je n'en veux jamais.
Mon chagrin est le même et il le restera.
C'est précisément ce chagrin, renouvelé ensuite, qui m'anime et qui fait danser ma joie à sa lueur sauvage et sombre. Aucun process psychologique ne me l'enlèvera.
Oui je pleure et je pleure encore mes morts. Je les porte et je les caresse, je les embrasse et je les berce. Rien. Jamais. Ne les relativisera.
Je les porte et je les caresse, les emmène en promenade sous mon front chaque seconde que je vis. Toute la colère, toute la douleur et tout l'amour intacts et intouchables. Je les porte et je les caresse, en promenade discrète sous mon front. Toi qui me croises, tu n'en auras jamais qu'une conscience légèrement inquiète, si légèrement, lorsqu'ils martèlent la circulation de mon sang.
C'est leur présence en moi qui te fait peur si tu les flaires. Parce que tu auras décidé que la vérité de la nature est l'oubli quand je n'aurai pas décidé que la vérité de la mienne est un sac d'os qui tintinabullent sous une toile de jute rude et austère et que j'ai à porter, que je le veuille ou non.
Non, la vie ne "continue" pas.
Précisément non. Elle s'arrête. Elle écorche. Elle retire. Elle blesse, avilit et inflige sans aucune réparation possible. C'est, pour en revenir à ce grotesque amendement contemporain, cet irréparable qui nous faits peut-être hommes - je me fous de travestir en "humains" pour y inclure les "femmes" ce terme, comme on le fait pour les droits de l'homme, ces "droits de l'humain", encore un sujet à caution pour moi, de ceux qui ressemblent à une alerte rouge, il faudra bien que je m'en occupe un jour tellement ça me révulse.
Cet irréparable qui nous faits hommes comme il fait les éléphants câliner de leur trompe le crâne décharné d'un des leurs et repousser les coprophages ayant le mauvais goût de s'en régaler au même instant.
Alors certes j'ai lu. Voyages de la mort d'Eliane Georges. Un ouvrage remarquable, introuvable, découvert par hasard chez un bouquiniste fou à La Réunion, à Saint-Leu, ville merveille, pour tout dire. J'y ai appris à chevaucher la répulsion qu'inspire un cadavre, lisant les différents rituels associés à la mort dans l'histoire des civilisations et selon les coutumes du monde. Et encore récemment sur Arte, je me suis contrainte à regarder un reportage sur leur traitement, les considérant pleine de vomissures et d'un dégoût métaphysique total.
Guérie de rien.
Cette chair hier encore chaude. Ce regard hier encore malicieux. Ce cœur hier encore audible.
Nul manuel ne saurait me faire oublier ce qu'il advint de mes aimés réduits à leur inexorable. Ces manuels et ces autres petits exploits de littérature désastreuse, je les brûle en mon for intérieur. J'en fais un grand autodafé. Mais minuscule, au fond. De l'allumette mouillée pour un semblant de réconfort que je récuse.
Nul réconfort. Jamais.

Regarde mes morts si tu le peux, toi qui comptes avec tant de méthode jusqu'à ta sérénité bouffie avant l'heure la justesse graduée de ce que tu t'es convaincu être ton sentimentalisme. Un temps pour le chagrin, un temps pour la colère, un temps pour cette acceptation servile que tu nommes le deuil fait.
Tu ne le peux, regarder mes morts. Ils sont gênants comme des tiques. Incongrus avec leur absence et l'ignominie de leur puanteur muette.
Leur présence rieuse et désolée t'afflige car de nos morts nous avons faits des scélérats. Des produits que l'on traite comme d'autres, avec une petite valeur ajoutée qui se répand en plaintes mièvres. Et s'épand sur des pages aussi mouillées que des jus de moines.

Ô mes morts adorés dont l'incapacité grotesque à vous exprimer en direct fait de vous "des étapes" à franchir afin que je demeure malgré tous les désastres belle-intelligente-équilibrée, comme j'aimerais, dans un grand film de série B insensé, où torrentiellement pleuvent les zombies, comme une armée de ricaneurs boire avec vous jusqu'à la lie le venin ultime courbée sur votre tombe, insupportant de disperser vos cendres, serrant contre moi l'urne, l'Inconvénient à être né.

En ce jour de janvier perlé de givre, ma vieille Fiat refusait de démarrer. C'est en bus et à pied que je suis allée au cimetière, le manteau serré contre le corps, à quoi bon, vingt ans après. Ce geste n'y aura rien changé.

(Combien je t'entends toi O. S.)

Publié par Cosmic Dancer à 21:03:44 dans Inaimables humeurs | Commentaires (5) |

Comment devenir une vraie bonne femme | 09 mai 2008

C'est le printemps, les ponts, les congés payés, les numéros spéciaux des magazines féminins consacrés aux femmes et des magazines masculins consacrés aux hommes. Le petit carillon rassurant de la porte des maisons de la presse tressaute de plus en plus souvent, à la mesure du sang qui fouette les artères, la sève est vaillante, elle remonte des organes sexuels à la tête et ce bon vieux beau temps dont chacun a compris qu'il n'est qu'une rémission ne dissuade personne de procréer, bien au contraire, se reproduire, conjurer l'angoisse. Aussi, avec le nouveau maillot de bain, l'épilateur de poche, les lunettes de star, le sac de plage assorti aux tongs tendance, les crèmes anti-vieillissement et les romans de l'été, chacune devrait-elle prendre soin de la suite. En effet, c'est pas pour rien qu'il faut être présentable et le rester. C'est un investissement.

Comment le rentabiliser ? C'est Jennifer qui nous l'explique. Et Nadine de Rotschild doit flipper.

Américaine, Jennifer Worick vit à Philadelphie. Elle a notamment publié Sexe et rendez-vous : comment survivre au pire et Manuel d'une battante. C'est dire son expertise. On raconte sur la quatrième de couverture que c'est "un livre indispensable, à offrir avec la bague de mariage et le livret de famille" (donc c'était bien une bague de fiançailles sur la première, puisqu'il y manquait le livret - signe que tout est encore à faire tant que l'union n'est pas légalisée). On ajoute qu'"un peu de stratégie n'a jamais fait de mal dans les affaires de cœur".

À voir le nombre de listes censées réglementer la vie communautaire, il est certain que la stratégie doit entrer pour une part essentielle dans les amours licites. C'est chouette, la vie à deux, selon ce guide. On commence par s'asseoir sur un canapé et faire des listes ensemble, cochant chacun consciencieusement ses cases pour déterminer qui fera la vaisselle et à qui incombera la responsabilité de la tondeuse. Parce que ça demande de l'organisation, la vie. Autant que les choses soient claires tout de suite, surtout qu'on a pris soin, auparavant, de dresser le contrat budgétaire, après avoir listé les raisons pour lesquelles on s'installerait plutôt chez lui ou plutôt chez soi, et décidé en conséquence quelle cote-part reviendra à l'un et à l'autre. L'amour, c'est ça aussi. C'est surtout ça.

Et c'est une lutte de tous les instants. Nommons "Coco" le trophée d'une primo-chasse rondement menée à l'issue de laquelle le gibier se résigne à partager nos jours - et réciproquement. En femme d'expérience, Jennifer n'ignore pas que pour garder Coco, il faut se couper en quatre. Les pages qui suivent distillent donc généreusement les meilleures idées pour ce faire. Coco, lui, bien sûr, ne lit pas le guide du couple. C'est un savoir de femmes. Coco y comprend rien. Y regarde les matchs de foot en buvant de la 16. Et nous, les femmes, on fomente des tests pour éprouver Coco et lui apprendre les bonnes manières. Pour ça, on va par exemple "inventer nos rituels amoureux". Heureusement qu'on est là pour l'ambiance, parce que Coco, le pauvre, y passe ses journées au boulot et il manque tellement d'imagination. Qu'à cela ne tienne, on prend en main le nécessaire (et il aime ça).

On va tout lui apprendre. Et on va être des vraies mamans : "Caressez son ego dans le sens du poil, vous pouvez même lui donner une petite gâterie (NDLR : coquine) lorsqu'il réussit un bon parcours ou taille (NDLR : qu'est-ce que je disais) les buis en forme de cœurs." Mais sous notre apparente douceur et notre feinte fragilité, nous ne cesserons de fourbir la férule : Jennifer dévoile une liste des crimes potentiels que Coco, en bon représentant de cette gent masculine barbaresque et infantile, ne manquera pas de commettre, et des châtiments à lui infliger s'il dévie de la trajectoire : "Il n'a pas à entrer comme dans un moulin dans votre salon de couture [...] Il doit vous demander la permission." A nous ensuite d'imaginer - et nous sommes tellement créatives - quel type de badge, par exemple, nous pourrions inventer pour lui rappeler la règle. "Touche pas à ma couture, je ne toucherai pas à ta voiture" serait tout à fait approprié (NDLR: ce slogan ô combien saisissant vous est offert par la rédaction) pour lui rappeler que ça reste quand même donnant-donnant : les bons comptes font les bons amis.

Pour s'attacher Coco, on ne se contentera pas de consacrer un temps fou à la cuisine : on ira jusqu'à "aimer les mêmes plats que lui". C'est si beau, la fusion gustative. J'en ai les larmes aux yeux. Jenny pousse même la mansuétude jusqu'à proposer des recettes in-fa-illibles : ces lasagnes qui riveront Coco à nos tables. Sauf quand il descendra les poubelles : "Offrez-lui un Carambar chaque fois qu'il descend les ordures..." Bon, d'accord, mais il faudra avoir songé à lister les bonbecs pour s'assurer d'abord qu'il aime les Carambars, sinon bonjour la Bérézina.

Mais Coco n'est pas un vrai enfant. C'est un grand nenfant et il a ses hormones, alors "surtout faites en sorte qu'il croie que c'est lui qui porte la culotte". Ainsi, "habillez-vous de manière à le mettre en valeur, lui". Mais encore, compulsez la liste "100 % manipulation" de la page 58 (et soyez cool, photocopiez-la pour les copines en difficulté), qui propose "quelques trucs de base pour les petites malignes qui veulent obtenir ce qu'elles veulent de leur homme en lui faisant croire que c'est lui qui choisit". Hey, il est con, Coco, y croit quoi, lui ? Que c'est lui qui décide ? Connaît pas les fines mouches.

Mais quel labeur. J'en arrive essouflée à la page 62, espérant avoir enfin tout compris, mais non : l'amour est un travail sans fin auprès duquel Atlas a l'air d'un Playmobil : "Vous avez réussi à embobiner l'homme de votre vie, bravo ! Mais la tâche est loin d'être achevée." C'est qu'il en faut, du courage et de l'abnégation. Peut être reconnaissant, Coco.

Jour après jour, on harmonisera nos tenues en fonction des activités de Coco, et on prendra bien soin de "mettre les dessous dessous", mais d'en mettre, et de ne pas oublier "les bijoux de famille" (là, je soupçonne qu'elle parle au second degré mais sans certitude, comme quand elle dit, page 72, "Vous avez le sexe bien en main, bravo", quel humour, cette Jenny, j'en tombe à la renverse).

Jour après jour, on jouera savamment des relations sociales dont le nombre et la qualité flatteront le sentiment de puissance de Coco sur le monde, on évitera de parler avec des vraies paroles et on rongera son frein quand ses copains, décidemment trop bêtes, débarqueront à l'improviste. On saura "recevoir avec grâce", quoi qu'on pense en son for intérieur de cette saleté de Ginette qu'a encore mis un décolleté inadmissible. À propos des copains, rien de tel pour s'en débarrasser que de simuler un viol : "Votre moitié n'aura pas très envie d'apprendre que ses copains vous lutinent, et la prochaine fois il sera vigilant." Et au cas où Ginette commencerait vraiment à nous poser question, la liste d'espionnage de la page 120 remédiera pour sûr à nos problèmes. C'est qu'après tout le mal qu'on s'est donné, s'agit de "marquer son territoire", page 122, chapitre 7.

On terminera en faisant glisser subrepticement dans l'une de ses poches qu'on fouille régulièrement le "billet du parfait gentleman" qui fera décidément de Coco enfin dégrossi la perle qu'elles s'arrachent toutes, ces peaux de vache.

Publié par Cosmic Dancer à 10:01:18 dans Inaimables humeurs | Commentaires (2) |

Préfère donc un bon cuisinier aménagé | 04 mai 2008

J'ai besoin, à côté de moi, d'un homme simple et équilibré, et dont l'âme inquiète et trouble ne fournirait pas sans cesse un aliment à mon désespoir. Ces derniers temps, je ne te voyais plus sans un sentiment de peur et de malaise. Je sais très bien que c'est ton amour qui te fabrique tes inquiétudes sur mon compte, mais c'est ton âme malade et anormale comme la mienne qui exaspère ces inquiétudes et te ruine le sang. Je ne veux plus vivre auprès de toi dans la crainte. J'ajouterai à cela que j'ai besoin d'un homme qui soit uniquement à moi et que je puisse trouver chez moi à toute heure. Je suis désespérée de solitude. Je ne peux plus rentrer le soir, dans une chambre, seule, et sans aucune des facilités de la vie à portée de ma main. Il me faut un intérieur, et il me le faut tout de suite, et un homme qui s'occupe sans cesse de moi qui suis incapable de m'occuper de rien, qui s'occupe de moi pour les plus petites choses. Un artiste comme toi a sa vie, et ne peut pas faire cela. Tout ce que je te dis est d'un égoïsme féroce, mais c'est ainsi. Il ne m'est même pas nécessaire que cet homme soit très joli, je ne veux pas non plus qu'il soit d'une intelligence excessive, ni surtout qu'il réfléchisse trop. Il me suffit qu'il soit attaché à moi.

Enfin, en écrivant ces lignes (les autres, en dessous) Antonin Artaud fit preuve d'une forme de grâce en sa lucidité et son aveu.

Quant à toi, l'homme en question, si tu pouvais être fonctionnaire ou bénéficier d'un cédéhi dans une entreprise qui n'entend pas délocaliser, être propriétaire également, et assurer la gestion des papiers administratifs, ce serait un petit plus en ta faveur.
Si en outre tu savais cuisiner des couscous dignes de ceux de Jeep, voire agrémenter mes repas de sensuelles trouvailles culinaires (sans faire preuve pour autant d'une imagination
suspecte), construire une maison comme mon père mais selon mes plans, bricoler comme mon frère et laver la voiture pendant que je crée, suivre scrupuleusement les conseils des magazines pour hommes dans lesquels on t'explique comment m'apporter le café au lit le dimanche matin (avec une rose fraîchement acquise sur le marché) et comment m'envoyer au septième étage du ciel au moins cinq fois par semaine (beaucoup plus serait un gros plus en ta faveur), tu peux postuler.
Et évite de perdre du temps, je languis de n'avoir rien à me mettre sous la main ni sous la dent.

Publié par Cosmic Dancer à 14:34:49 dans Inaimables humeurs | Commentaires (8) |

Préfère donc une bonne cuisinière aménagée | 04 mai 2008

Victor Keppler - Housewife in kitchen

Ayant lu sur un blog estimable une lettre d'Artaud à une femme - qui était-ce ? - qui me rappelle une discussion d'hier les orteils dans le sable brûlant, je la publie ici avec ce qu'elle me donne envie de répondre, et remercie l'auteur du blog en question.

"DEUXIEME LETTRE DE MÉNAGE
J'ai besoin, à côté de moi, d'une femme simple et équilibrée, et dont l'âme inquiète et trouble ne fournirait pas sans cesse un aliment à mon désespoir. Ces derniers temps, je ne te voyais plus sans un sentiment de peur et de malaise. Je sais très bien que c'est ton amour qui te fabrique tes inquiétudes sur mon compte, mais c'est ton âme malade et anormale comme la mienne qui exaspère ces inquiétudes et te ruine le sang. Je ne veux plus vivre auprès de toi dans la crainte. J'ajouterai à cela que j'ai besoin d'une femme qui soit uniquement à moi et que je puisse trouver chez moi à toute heure. Je suis désespéré de solitude. Je ne peux plus rentrer le soir, dans une chambre, seul, et sans aucune des facilités de la vie à portée de ma main. Il me faut un intérieur, et il me le faut tout de suite, et une femme qui s'occupe sans cesse de moi qui suis incapable de m'occuper de rien, qui s'occupe de moi pour les plus petites choses. Une artiste comme toi a sa vie, et ne peut pas faire cela. Tout ce que je te dis est d'un égoïsme féroce, mais c'est ainsi. Il ne m'est même pas nécessaire que cette femme soit très jolie, je ne veux pas non plus qu'elle soit d'une intelligence excessive, ni surtout qu'elle réfléchisse trop. Il me suffit qu'elle soit attachée à moi. Je pense que tu sauras apprécier la grande franchise avec laquelle je te parle et que tu me donneras la preuve d'intelligence suivante : c'est de bien pénétrer que tout ce que je te dis n'a rien à voir avec la puissante tendresse, l'indéracinable sentiment d'amour que j'ai et que j'aurai inaliénablement pour toi, mais ce sentiment n'a rien à voir lui-même avec le courant ordinaire de la vie. Et elle est à vivre, la vie. Il y a trop de choses qui m'unissent à toi pour que je te demande de rompre, je te demande seulement de changer nos rapports, de nous faire chacun une vie différente, mais qui ne nous désunira pas.
Extrait de L'ombilic des Limbes, Le pèse nerfs"



Dommage qu'Artaud n'ait pu concevoir qu'il puisse coexister en une femme, puisque c'est de femme qu'il est question, une polyvalence des désirs, des aspirations, des capacités à s'inscrire dans une vie à double tiroir, celle d'un quotidien où un amour ultime a toute place en son cœur et ses gestes, et celle de l'errance en esprit qui donne parfois lieu à des œuvres.
Je me demandais récemment si dans l'histoire de l'art et de la littérature on avait jamais su qu'une artiste aurait, mais enfin ce choix délibéré de confort ou plus exactement ce fantasme persistant de confort conjugal froidement déterminé et assumé en pleine lucidité, serait de tout temps le corollaire d'une réussite, qu'une femme artiste aurait embauché comme partenaire un métrosexuel à elle entièrement dévoué. Je dis métrosexuel parce qu'ils s'appliquent tant à se faire ménagères des temps modernes.
En revanche on a pu connaître des couples exerçant chacun leur propension forcément assez maladive selon ces mêmes critères - nos ancêtres dans les cavernes étaient donc d'immenses névromanes (ou névromanesses ? comment savoir), déjà, avec leur manie de peindre les parois obscures - à épancher leur conscience avec plus ou moins de bonheur et ce sans souffrir d'inanition manifeste, qu'il s'agisse de la préparation des repas ou de la tendresse horizontale et verticale. Bref, ce désir, disons-le, de femme-mère, dénie à la génitrice aussi la possibilité d'exister autrement que dans la contrainte des jours. C'est triste.
Plus affligeant encore, ce romantisme de l'éloignement qui au fond refuse de libérer cette seconde femme, celle des songes et des rêves, celle avec qui la vie n'aurait peut-être pas été toujours aussi tranquille qu'une soirée devant la télé et un déjeuner chez les beaux-parents le dimanche, mais pas moins paisible, profondément, pour autant.
Il y a aussi que ça revient à dire que les femmes intelligentes et créatives sont invivables, nécessairement déséquilibrées - tandis que la normopathie qui cache ses vices sous ses vertus serait l'image même de la santé mentale (ô familles désastreuses qui renouvellent à la chaîne les candides désespoirs) - et que rien ne vaut une douce duègne agitant la cloche à l'heure des repas et le caleçon à celle du réveil.
Oui, vraiment, c'est triste. Et ce d'autant qu'à l'autre bout de la lettre, la femme en question se résoudra sans doute plus difficilement, voire jamais, à s'accommoder d'un ours en peluche à mains d'homme pour les travaux domestiques et l'assurance de développer son soi à la postérité générale dédié. Je ne suis pas certaine, d'ailleurs, que si elle s'y résignait je l'estimerais pour ça, cette forme d'intelligence exclusivement concentrée sur la préservation de sa personne et l'entretien de son nid, ce calcul d'anticipation où la vie amoureuse (encore un gros mot) sourit au carriérisme - non sans être assorti d'un sacré poil dans la main qui rechigne à passer le balai ou à éplucher les oignons au nom de son génie à choyer.
Cela dit on constate également qu'un accord tacite entre gens disons moins enclins à la rêverie unit assez souvent des couples sans amour. Puisque ce dernier est une valeur obsolète. A tort ou à raison. A tort ou à raison tandis que la valeur famille connaît un bel essor, quel qu'en soit le visage et quels qu'en soient les crimes silencieux, et avec elle la valeur patrimoniale mais non au sens d'une transmission d'amour et de tension, d'attention, justement, vers la bonté, la beauté, la fragilité de la vie et ce courage qu'il faut pour l'aimer vaille que vaille, par exemple, non, au sens d'une transmission de l'acquis immobilier et du portefeuille en Bourse.

Moralité : C'est pas parce qu'on a des neurones qu'on n'aime pas cuisiner. Pfff.

Aveu : J'ai recadré la photo qui ouvrait sur une perspective spirituelle, avec la hauteur himalayenne des séries de plats derrière la maîtresse de maison, sans toutefois insinuer méchamment qu'il ne se produit rien de particulier au-delà de sa permanente.

Sollicitation : Maq, j'ai recherché en vain le mail où tu m'avais envoyé un petit film américain des années soixante, charmante illustration du comportement que doit adopter une jeune femme pour en devenir une bonne. Si tu passes par ici, merci de me donner le lien.

Publié par Cosmic Dancer à 13:40:08 dans Inaimables humeurs | Commentaires (0) |

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