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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

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Vieux salopard | 25 avril 2008

Et toi quand tu étais petit, n'as-tu jamais pleuré en écoutant le récit des Esquimaux, les Inuits, dont les ancêtres fatigués partaient seuls sur un bout d'iceberg se déchirer lentement dans le silence boréal. Je me disais ça, rapidement. Je me disais que dans nos sociétés seules le pire des devanciers, ce père qui ne le fut jamais, ce grand-père indigne, ces présences puantes ne restant en place que pour détruire et frapper, cette chose informe par le simple fait de vieillir en sa rebutante carcasse a un droit légal et inscrit à revendiquer, à exiger de sa progéniture survivante, l'autre s'étant suicidé à l'âge tendre, d'entretenir sa crapulerie aux yeux de la bienpensance admissible parce qu'elle tremble à l'idée de mourir, cette carcasse qui jamais ne prit d'autre soin que sa peau molle sur ses os de jouisseur ambiant. Le social. La morale. La justice. La dignité de l'ordure. Ce crevard ni grand-père et ni père qui te réclame aujourd'hui ton salaire misérable pour entretenir sa cirrhose à un âge où d'aucuns triment encore, pas même la soixantaine, ce devoir qui t'incombe d'arroser ce naufrage récalcitrant à disparaître tout autant qu'il le fut à vivre et qui te survivra sans doute, entretenu dans sa nasse égotiste et largué des amarres, jouissant de son vide et de sa certitude d'être pris en charge par toi quelles que furent ses absences. "Tu es mon père non parce que je suis issu de ta réserve de spermatozoïdes, non parce que tu as joué le semblant du géniteur accollé à la génitrice dans une sarabande intenable, mais parce que tu m'as tenu la main, de près en jours ou de loin en loin."

Comme si les ans gravaient le sceau du vénérable en cette époque où le bon ton exige de durer, impeccablement bien portants, où le talent se juge à l'aune du refus à saluer l'assemblée avant qu'elle n'estime que le temps de baisser le rideau est venu et peu importent les vers qui s'agitent son ton pauvre crâne exclusivement empreint de ton identité de vieillard n'ayant jamais rien dit, rien donné, rien aimé. On a beau jeu ensuite de juger les fascistes emportés par l'histoire dont le chibre vibrant n'exaltait que cette hargne entêtée à survivre. Et de vénérer ces troubles vermoulus des sans-guerres.

- Je pense tellement à ta mère ces temps-ci.
- Ah bon.
- Oui. Elle qui ne pesait rien hormis la pesanteur de l'amour et qui s'est jetée dans le canal pour ne pas vous peser, Alzheimer pathétique non encore advenu. Je veux la rencontrer.
- Elle est morte. Elle s'est suicidée à 72 ans. Encore belle. Encore affreusement gaie malgré le mal qui la rongeait et sa vision du monde et ses démons intimes.
- Je sais. Je veux la rencontrer, qui se roulait dans les algues en se gaussant de toutes les précautions solaires, dont tous me disent à quel point elle les a claqués, et qui vous a tellement aimés.

Publié par Cosmic Dancer à 01:06:20 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) |

Chasse l'implant, cultive l'extraction | 02 décembre 2007

System of a down - Atwa.

Regarde-toi si tu le peux. Non, tu ne peux pas. Il n'est plus de visage, plus de lèvres. Il n'est plus de regard, plus de forme. Tu t'es perdu fantomatique et tu contemples ta déchéance, mi-figue mi-raisin, dans ce magma grouillant d'insanités qui effrayaient ta conscience du vide et où tu prétends aujourd'hui simplement rire, passagère en légèreté. Quels sont ces nouveaux jeux où l'on rit tant ? Regarde-toi. Es-tu bien certaine de rire ? As-tu d'ailleurs un quelconque souvenir des muscles faciaux que cela nécessite ? Tu peux toujours écouter tous les disques que tu veux, vas-y, joue les étourdies, avale, mange, remplis-toi. A jeu, règles. Sans moi. Je ris sans desserrer les dents, j'ai coutume de fuir les stridences.

Se resaisir, se croire, se dire, se vouloir encore vivante, encore possiblement capable de vivre.
Se dire, croire, vouloir se délier les jambes en regardant la dernière scène de Billy Elliot : certes mélodramatique, certes lyrique, "Billy, ta famille est là". Là. Ceux qui savent, ceux qui le sont.
Se dire, croire, vouloir qu'il ne soit pas trop tard pour que remonte comme une sève enfouie, oubliée, la certitude de peser son poids plume sur cette terre, et qu'un jour, oh, toujours un jour, un soleil inédit finira par se lever où on ne l'a jamais su, deviné quelquefois, enterré souvent en toute hâte, il ne méritait pas que l'on s'y attarde.

Doucement, se déplier, avancer un bras, tendre les doigts, rouler une épaule, assouplir les cervicales, ouvrir la hanche, contracter le muscle abdominal pour un lancer en équilibre, loin, très loin. Se dire qu'il est encore trop tôt pour opérer un tour sur soi. Ce tour-là, aller le faire ailleurs, dans la douleur incontournable. S'arracher le ventre sans un cri, combler ce trou qui hurle famine, plus tyrannique qu'un général. Guerre, je me bats. Prends ça ! Relève-toi. Prends ça ! Apaise. Prends ça ! Souviens-toi. Prends ça ! Jette.

Larmes gelées au sortir, se réfugier dans n'importe quel rade pour les obliger à se fondre dans la vapeur serrée que produisent les souffles isolés des quidams, beuglant de désir en silence, chacun rivé la bite et l'âme à son bout de table. Saluer le patron, tu le reconnais, mais oui. Enfin un vrai sourire, nul besoin de s'expliquer. Boire un café comme une brûlure salvatrice. Trouver le monde d'une douceur infinie derrière la baie vitrée, et aimer chacun de ces visages comme s'il était le seul, l'unique, le dernier, soulagée dans cette sorte d'ultime archéologie humaine.

Toute mort que tu provoques en toi, provoque-la dans l'amour. Lentement, doucement. Il n'y paraîtra pas. Ce sera sans douleur, comme le jour qui s'éteint. Sauf à la fin. Mais la fin ne t'appartient pas.

Publié par Cosmic Dancer à 21:06:12 dans Au musée des horreurs | Commentaires (14) |

La chance de Constance | 27 octobre 2007

Elle s'est encore habillée trop chaud pour la saison. Quand elle a très froid, c'est ce qu'elle fait instinctivement, quel que soit le temps. Ce froid intérieur qui vous prend comme la mort nous prendra un jour. Il lui ressemble, se répand suavement dans les veines transies et tout le monde veut se tirer de là au plus vite, hypnotisé. C'est un goût d'avant-goût. Réagir. Marcher dans le ciel bleu.

Depuis qu'ils s'étaient rencontrés, le croiriez-vous, le ciel virait bleu tous les jours. Il faut en profiter à fond. Dans une heure, il fera nuit, peut-être. Accident cardiaque, commotion cérébrale, embolie pulmonaire, ça ne prévient pas. Alors vite, le ciel est bleu, la ville sourit aux bienheureux, il faut y aller. L'alcool attend au coin de la rue. Il dit qu'il va la réchauffer. Il ment. Mais ce mensonge est un arrangement acceptable. Il lui montera d'abord aux joues, puis à la tête. Il alourdira ses globules. Son cerveau réclamera l'oxygène. Son cœur accélérera le rythme. Au boulot. Pompe. C'est ton job.

Elle s'appelle Constance. Elle galope dans la rue après avoir descendu les quatre étages qui la protègent du sol. Qui la protègent des heures de nonchalance où elle s'achemine quotidiennement pour oublier qu'elle n'a plus de boulot, plus d'argent, qu'une boîte aux lettres saturée de courriers de rappels. Comme elle ne peut rien y faire, elle ne fait rien. "La thune, j'en ai plus. Je vais pas leur en chier." Elle fait partie de ces gens hors cadre imbriqués dans des cas complexes, avec droit à que dalle. Tu bosses ou tu n'as rien. Ça va durer trois mois, au moins. Le temps de la déchéance. En attendant la prison ou le trottoir, parce qu'elle ne voit que ça comme issue, elle préfère aller boire un coup, parfaitement fatiguée et parfaitement transie. Ah, elle est loin, la fille dynamique hyper professionnelle. A-t-elle jamais existé d'ailleurs hors le devoir accompli. En se rencontrant dans le miroir, ce matin, elle a détourné les yeux. Qui est cette femme ? Cette femme dont les mains, dont le cerveau, dont l'expérience, dont le talent de merde ne servent à rien. Cette femme qui ne peut plus nourrir son enfant que de paquets de pâtes. Qui fait des chèques en bois. Qui se cloître chez elle et se réveille en larmes, puis s'active au foyer pour tenir un semblant de normal. Jusqu'à quand, le foyer. Même l'organisme social bailleur la menace, d'abord avec une lettre blanche, puis rose, puis verte. Quand la noire arrivera, il faudra vendre les meubles, les vêtements, les disques, et même les livres. Déjà, un bon paquet est rendu dans la librairie d'occasion, mais pas encore ses préférés, ceux qui la sauvent, qui l'accompagnent, qui la rassurent. "Vous êtes diplômée, vous avez de la ressource !", lui a dit l'assistante sociale. "Mais si vous avez besoin de parler, n'hésitez pas." Besoin de parler... De la ressource... Ça fait treize mois qu'elle court partout, postule, propose, s'active, rencontre, dans le local, le régional, le national, et même à l'international ! Néant. Même femme de ménage, elle trouve plus. Il faut avoir été formé. Besoin de parler... Besoin de se taire, surtout. Que tous se taisent. Fermez vos gueules, pitié, fermez vos gueules. "Pourquoi tu n'as jamais voulu passer de concours ?", "Être allergique au marketing, à notre époque, ça tue !", "Tu vois où ça mène, l'indépendance !", "Fallait faire fonctionnaire, je te l'ai toujours dit !"...
C'est en se frottant les gencives doucement, parce qu'elles recommencent à saigner, qu'elle a aperçu ce visage. Tiens, les paupières ont l'air de pencher vers le bas. La bouche aussi, d'ailleurs. Qui est cette femme au regard triste ? Avant de partir, elle prépare une enveloppe pré-affranchie qui comprend un doublement du capital décès pour la somme de 2,70 euros par mois seulement. Comme ça, on passe à 30 000 euros en cas de pépin majeur. Même en comptant les frais d'incinération, il en restera quelque chose. Sinon, tant pis, ils n'auront qu'à l'enterrer, elle s'en fout, elle ne sera plus claustrophobe, en principe. Descendre. Poster. Marcher. Lorsqu'elle marche, chaque pas écrase chaque lettre de rappel, chaque injonction, chaque demande d'échelonnement à formuler aux administrations, chaque coup de fil à passer aux sociétés de recouvrement pour retarder l'échéance. Bientôt, même ça, elle n'en sera plus capable. Déjà, elle oublie les mots qui étaient son savoir et son gagne-pain. Déjà se love en elle le vocabulaire des zincs, ses borborygmes de détresse, ses déclarations de tendresse. C'est là qu'il faut aller. L'alcool permet d'aimer, le temps de la brume, sans dire grand-chose. Que des regards flous qui ne vous demandent rien d'autre qu'un regard.

Ça vaut bien n'importe quelle promesse.

Il y a toujours autant de circulation, décidément. Je dirais même qu'il y en a de plus en plus, c'est fou ce que les gens achètent comme voitures et sont toujours tout seuls dedans. Plus l'idée semble se répandre que c'est mauvais pour l'atmosphère, plus il s'en vend... C'est périlleux aussi de se déplacer à pied. Les rues sont comme des pistes de guerre et il faut slalomer sérieux. C'est fatigant quand il fait froid et qu'on souhaite oublier le monde, mais ça réchauffe. Ils défilent, ces visages et ces corps, dans un espace devenu trop petit pour eux. Trop petit pour elle, surtout, dont la silhouette se détache dans le ciel bleu. Elle vaque. Les courriers vindicatifs gisent derrière elle. Ils ont quitté sa mémoire immédiate pour faire place au bonheur du souvenir moins immédiat de leur rencontre. Enfin. Un peu de place pour un soleil. La méthode est vraiment imparable. Voilà une chose dont elle se félicite. Elle marche d'un pas léger et elle sourit au souvenir de son sourire. Les hommes qu'elle croise répondent à ce sourire d'un air entendu : ils savent quand une fille pense à un mec et ça leur fait plaisir pour lui. Ou alors ils la trouvent jolie, d'ailleurs ils se retournent sur elle. C'est normal. Son corps s'est réveillé d'un coup. Elle ne marche plus, elle danse. Le souvenir de lui monte en elle; ses mains caressent l'espace, alors elle les enferme dans ses poches. Le souvenir sourit dans son regard et ça trouble les hommes dans la rue : l'amoureuse de la terre entière, madone au pied léger, n'a pas de soucis dans l'existence. C'est un moment de grâce qui s'est emparé d'elle, instant vif, anatomie au trait.

Le pont. Le plus vieux pont de la ville. C'est là que se produisent les petits miracles quotidiens, chaque fois, toujours et depuis très longtemps, longtemps avant que des urbanistes malembouchés sans doute - qui saura quoi des transactions subtiles présidant au destin des villes - ne martyrisent la rive. Tordu tel un vieil arbre, surélevé en son centre comme un serpent à l'agonie. Criant sa vétusté au ciel sur d'éternels piliers de granit. En dessous, un pêcheur fou le cul mouillé fait semblant d'attendre le poisson. Ils sont morts, les poissons ! Vous ne les avez pas vus, le ventre en l'air, blancs et mous comme des linges, emportés par les algues et les relents huileux ! Solidaires jusqu'au bout, en rangs serrés, amoncelés, les ouïes puantes, le regard vide. Solidaires jusqu'au bout, à bout de souffle. Quels cons, les poissons ! Non, elle n'a pas dit ça avec ses yeux baissés sur le pêcheur qui la regarde de loin. Ce n'est pas elle qui parle ! Quels poissons ?
Sur l'épine dorsale du pont, ses pas ont une ardeur sereine. Entre ciel et rivière, ce passage est immuable. Ils ne plaisantaient pas, les anciens bâtisseurs. Et toutes les crues du monde et les décrues consécutives peuvent bien charrier leurs eaux furieuses, ça ne changera rien. Le quartier peut être isolé de la ville, les îlotiers peuvent prendre les barques, le pont résiste. Le pont résiste sans effort comme un maître de taï chi chuan. Au-dessus danse un grand héron. Cette force d'une immobilité parfaite donne quasiment des ailes. Il suffit de le vouloir un peu. Alors elle accélère le pas et elle file droit, la tête haute, le regard au loin, sans dévier et sans hésiter. Le pêcheur sur sa rive, un mégot scotché dans sa bouche, immuable aussi, construit avec le pont et assis dessous jusqu'à la fin des temps, figé dans sa nostalgie lente, fixe de nouveau sa gaule. Brisant les lignes impeccables du ciel, le héron se dirige vers l'est.

Comme rien ne change sur ce pont de l'éternité, elle croise les étudiants des arts et métiers reconnaissables à leurs blouses grises. Les promotions se suivent et chacune porte un nom de victoire historique, dûment photographiée, encadrée et exposée aux murs du bar où ils se retrouvent depuis plus d'un siècle, aux beaux jours, pour chahuter selon les mœurs estudiantines. Sans doute, depuis ce siècle, la tapisserie a été refaite, et plusieurs fois, et les cadres toujours raccrochés. Il reste encore une surface murale équivalant au moins à soixante mètres de longueur sur une hauteur de trois du sol au plafond, pour les suivants. Autant dire qu'ils sont optimistes, ces futurs ingénieurs. Et comme rien ne change dans cet espace-temps préservé qui n'adviendrait nulle part ailleurs au monde que sur ce pont de pierre, elle croise le temps d'un courant d'air l'échalas blond. Oh non, pas lui... Eternellement pieds nus dans des sandales de moine, et cette gueule de scalpel. Le chien qu'il tirait sur sa laisse est mort, sans doute, il n'est plus là. Et comme rien ne change, exactement comme il l'avait fait des années plus tôt, au même endroit exactement, il impose son regard pathétique à celui, navré, de Constance, et le souffle brûlant près de sa bouche à elle comme s'il allait l'embrasser ou lui couper la gorge, ou peut-être les deux : "La Sainte Vierge ait pitié de toi, pauvre femme ! Tu dois prier pour ton salut !" À peine un frémissement le long de son corps. Elle a pris ça comme une claque de crachin, et c'est tout. Un visage lumineux se découpe dans sa tête, où veillent deux grands yeux noirs. Elle aimerait bien croiser cette femme, cette déesse archétypale, maintenant, ici, et se réfugier dans ses bras. Lire dans le mystère de ses yeux la tranquille érosion des jours, le lent travail de sape du temps, l'oubli profond et bienveillant qui clôt les songes. Le héron est un point aux contours indistincts tapi au fond du ciel.

C'est peut-être une nécessité, de croiser à certains moments des inconnus qui vous disent quelque chose, n'importe quoi, comme "La Sainte Vierge ait pitié de toi" ou "J'ai envie de te baiser". C'est pareil. Comme elles sont belles et douces, ces rues qui ne les ont pas connus, enveloppés de bleu et avançant sur le trottoir, ignorant radieusement cette progression, ensemble, vers leur adieu. Comme elles sont belles, ces rues. Elles ont la politesse des journées sans mémoire.

Pourtant, loin du pont maintenant, une inquiétude sourd en son corps. Superstitieuse, elle résonne des mots de l'échalas. Pitié... Cinq lettres qui engourdissent sa course. Supplication autant que menace, "La Sainte Vierge aie pitié de toi, pauvre femme" est un vertige. Elle revoit son propre visage infiniment troublé dans le miroir. Vite. Oublier ce visage, oublier ce foyer, oublier ces amoncellements, quelques heures devraient y suffire avant la terreur de la nuit. Au front ! Marche ! Le café est ouvert. Ça pue le cendrier et le café brûlé. Une silhouette, au comptoir. Grande, large, les cheveux défaits, grisonnants. Constance s'approche et s'installe assez près, saluant d'un hochement de tête. Sous le manteau râpé qui fut de fourrure chic, le corps massif de sa voisine. Jambes varicées sous des bas chair, épais, talons aiguilles, mini-jupe de sky jaune, chemisier synthétique largement décolleté. C'est l'heure de commander un premier kir. Le patron ressemble à tous les patrons de ces cafés sales, où le crincrin d'une radio familière et stupide retentit dans l'espace trop sonore. Tables et chaises abîmées, néons des seventies, carrelage cradingue. C'est précisément là qu'elle a choisi de boire. Tout y dégueule d'indifférence. Un kir mûre, s'il vous plaît. La bouteille de vin blanc transparente, le capuchon de plastique, mauvais vin, mauvaise fin... La massive a envie de parler. Ses doigts boudinés écrasent une cigarette. Sa petite bouche esquisse un sourire. Elle a les dents du bonheur, en dessous. Qui est cette femme, avec ses grands yeux épuisés. Pourquoi se nomme-t-elle, pourquoi cette irruption du nom dans la litanie de variétés de la station radio minable : "Constance". Constance encaisse. Se retourne vers elle. L'alcool a juste eu le temps de lui enflammer les joues. Les lettres à la maison. Le pont. Les poissons morts. L'échalas et sa Vierge. Le froid. Les mots qui meurent. Elle fait l'effort de lui répondre : "Moi aussi, je m'appelle Constance, à la vôtre." "C'est un très beau prénom, indémodable, et je remercierai toujours mes parents de me l'avoir donné", dit la voisine. "Toutes les Constance sont belles. Elles ont une vie passionnante et vivent de grandes histoires d'amour, n'est-ce pas ? Parce qu'elles inspirent l'amour, les Constance." Surtout ne pas contredire cette femme qui la supplie à contre-mots. Constance avale d'un trait le kir restant. Sort un billet froissé de sa poche. Parvient à sourire sans forcer en ouvrant la porte pour courir, rentrer chez elle au trot, lâchement, fébrile, la honte au cœur. La voisine crie : "En plus, c'est un prénom qui porte chance !"

Publié par Cosmic Dancer à 00:23:50 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) |

J'ai l'air malin seul comme un as | 26 octobre 2007

Maman je parle avec les morts.
Dis-moi, tu le savais quand j'étais petite, au fond de ton ventre, maman !
Les vivants savent se taire parfois. Quand il s'agit de se relire.
Si on n'avait pas épuisé son stock lacrymal on pleurerait encore. On se voit muet. On persiste.
Maman, raconte ! Quelque chose d'anormal ? M'as-tu vraiment connue ? Avais-je la foi ? Est-ce que j'aimais ?

Je parle avec les morts et les morts parlent sans un bruit.
C'est une tentation étrange, ce silence. Tiens, tiens, encore un crâne bien lourd et pas un lieu où poser un cœur. Un cœur ! Maman, tu n'as pas oublié ? Parfois j'ai peur que tu m'aies rien mis entre les côtes. Suffit de me lire. C'est si niais et si musical. On en fait du bruit, avec les mots. On en fait en un temps record au rythme d'une saine saccade.
Faudrait peindre, peut-être, ou dormir.

On nous demande d'être fières, c'est la seule cause du mal.
L'enfant s'arrache le cœur très tôt. Il le met partout où ça bouge, en se promenant. Après il veut le reprendre, c'est long. C'est peut-être vain mais il veut essayer quand même, parce que vivre sans cœur...

A peine né on est là paraît-il gonflés de potentiels. Alors on plonge dans la connaissance et c'est bon. Mais le cœur tapi dans les prés - il y avait des criquets, je crois, des brumes pâles et humides, des collines charnues et terreuses, des chemins tortueux sous les arbres, c'était une douceur secrète et l'enfant bien élevé, bien sage, bon élève, se recueillait. Il n'avait que ça à faire, dire Amen, dire Que c'est beau, que c'est merveilleux la vie. Ça lui entrait dans l'épiderme par vagues et il la reniflait comme un chat, puis il posait son cœur méthodiquement dans un champ de blé, sur des racines de marronnier, dans la boue des chemins de fermes.

On dit d'elles qu'elles avaient "des facilités pour tout, une passion véritable, mais une étrange langueur". Elles seules savent qu'elles sont bêtes. C'est égal.

Le petit cœur battait tranquillement à côté du vélo jeté dans le fossé, et allongées sur l'herbe fraîche, mortes ou vivantes rien ne comptait.

Plus tard on nomma cela de la hauteur, de la beauté, de la grandeur d'âme et autres fadaises.

Ce qui saignait éperdument, stupidement, ça n'avait pas de nom. Ça se voyait, ça flitrait, ça créait quelques étincelles, c'était gênant comme une tique, ça démangeait. Et ça se noyait très facilement dans le vin.

Puis ça revendiquait un droit à la santé. Tout un programme.

Avant tout, cette chose ne pouvait pas se taire, mais parler ou ne pas parler ça ignorait comment être. Alors ça se faisait aider par les livres. Au fond ça continuait à bien savoir avec qui ça parlait. Et ça allait se coucher en refermant la porte.

(T'as juste besoin d'un peu de répit, pas de peur, je t'ai laissé un message vocal.)

Publié par Cosmic Dancer à 10:03:10 dans Au musée des horreurs | Commentaires (1) |

Tes princes sodomites | 27 juillet 2007

La douceur érotique des palmiers s'inclinant, le glissement silencieux de nos pas sur la poussière, cette poussière tangible dont les rues sans confort s'embellissent étrangement - ocres goûteux à l'orée de toutes les tempêtes -, beauté rude un instant volée au réel où la magnificence de l'arbre bâillonne le dur dans les chaumières. Poussière aimée comme furent aimés les grains de sable en bord de mer crissant sur les carrelages dans l'indifférence domestique. Même regard et même corps, trimballés, éphémères, d'hôtel de luxe en bouge tremblant. Ces rues vraies enfin, avec de vraies maisons pas conventionnées par le Patrimoine, portes ouvertes sur le passage, avec de vraies échoppes où se fournir en eau et en cordonnerie, où manger une chorba et fumer le coude sur une vieille toile. Marcher la plante du pied sur un sol scabreux comme les chemins de l'enfance, anéantis, où l'on allait se perdre en recueillement, les narines exaltées par l'épicement des herbes, abandonnés au sort. Ces envahissements de nature qui violentent les lois post-urbaines. Et toi Atitiets, splendide fille au prénom improbable, le soleil sur ta peau tel une furie de cuivre. Cette cascade arrogante de cheveux libérés à l'heure de la promenade, à l'heure des confidences, bouche humide dont la coquetterie se faisait un honneur d'épiler le duvet brun, ombre sous tes narines telle celle de tes cils noirs sur tes joues adorables, bombance adolescente appelant tous les reflets. Tes princes sodomites t'avaient fait des promesses, et au souvenir tendre des instants de langueurs dans les chambres climatisées, certaine encore que l'un d'entre eux t'emporterait pour te couvrir d'or et d'amour, du moins essayais-tu de l'être, tu souriais, les lèvres taiseuses. J'imaginais ton corps sublime, paré d'une élégance nature, accoudé au bar chic où des ersatz de plantes agrémentaient le décor. Puis désignant ton trou du cul, ce rire atroce. Quelques instants plus tard, tu m'offrais ces sandales.

Publié par Cosmic Dancer à 19:16:40 dans Au musée des horreurs | Commentaires (2) |

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