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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice

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Chasse l'implant, cultive l'extraction | 02 décembre 2007

System of a down - Atwa.

Regarde-toi si tu le peux. Non, tu ne peux pas. Il n'est plus de visage, plus de lèvres. Il n'est plus de regard, plus de forme. Tu t'es perdu fantomatique et tu contemples ta déchéance, mi-figue mi-raisin, dans ce magma grouillant d'insanités qui effrayaient ta conscience du vide et où tu prétends aujourd'hui simplement rire, passagère en légèreté. Quels sont ces nouveaux jeux où l'on rit tant ? Regarde-toi. Es-tu bien certaine de rire ? As-tu d'ailleurs un quelconque souvenir des muscles faciaux que cela nécessite ? Tu peux toujours écouter tous les disques que tu veux, vas-y, joue les étourdies, avale, mange, remplis-toi. A jeu, règles. Sans moi. Je ris sans desserrer les dents, j'ai coutume de fuir les stridences.

Se resaisir, se croire, se dire, se vouloir encore vivante, encore possiblement capable de vivre.
Se dire, croire, vouloir se délier les jambes en regardant la dernière scène de Billy Elliot : certes mélodramatique, certes lyrique, "Billy, ta famille est là". Là. Ceux qui savent, ceux qui le sont.
Se dire, croire, vouloir qu'il ne soit pas trop tard pour que remonte comme une sève enfouie, oubliée, la certitude de peser son poids plume sur cette terre, et qu'un jour, oh, toujours un jour, un soleil inédit finira par se lever où on ne l'a jamais su, deviné quelquefois, enterré souvent en toute hâte, il ne méritait pas que l'on s'y attarde.

Doucement, se déplier, avancer un bras, tendre les doigts, rouler une épaule, assouplir les cervicales, ouvrir la hanche, contracter le muscle abdominal pour un lancer en équilibre, loin, très loin. Se dire qu'il est encore trop tôt pour opérer un tour sur soi. Ce tour-là, aller le faire ailleurs, dans la douleur incontournable. S'arracher le ventre sans un cri, combler ce trou qui hurle famine, plus tyrannique qu'un général. Guerre, je me bats. Prends ça ! Relève-toi. Prends ça ! Apaise. Prends ça ! Souviens-toi. Prends ça ! Jette.

Larmes gelées au sortir, se réfugier dans n'importe quel rade pour les obliger à se fondre dans la vapeur serrée que produisent les souffles isolés des quidams, beuglant de désir en silence, chacun rivé la bite et l'âme à son bout de table. Saluer le patron, tu le reconnais, mais oui. Enfin un vrai sourire, nul besoin de s'expliquer. Boire un café comme une brûlure salvatrice. Trouver le monde d'une douceur infinie derrière la baie vitrée, et aimer chacun de ces visages comme s'il était le seul, l'unique, le dernier, soulagée dans cette sorte d'ultime archéologie humaine.

Toute mort que tu provoques en toi, provoque-la dans l'amour. Lentement, doucement. Il n'y paraîtra pas. Ce sera sans douleur, comme le jour qui s'éteint. Sauf à la fin. Mais la fin ne t'appartient pas.

Publié par Cosmic Dancer à 21:06:12 dans Au musée des horreurs | Commentaires (10) |

La chance de Constance | 27 octobre 2007

Elle s'est encore habillée trop chaud pour la saison. Quand elle a très froid, c'est ce qu'elle fait instinctivement, quel que soit le temps. Ce froid intérieur qui vous prend comme la mort nous prendra un jour. Il lui ressemble, se répand suavement dans les veines transies et tout le monde veut se tirer de là au plus vite, hypnotisé. C'est un goût d'avant-goût. Réagir. Marcher dans le ciel bleu.

Depuis qu'ils s'étaient rencontrés, le croiriez-vous, le ciel virait bleu tous les jours. Il faut en profiter à fond. Dans une heure, il fera nuit, peut-être. Accident cardiaque, commotion cérébrale, embolie pulmonaire, ça ne prévient pas. Alors vite, le ciel est bleu, la ville sourit aux bienheureux, il faut y aller. L'alcool attend au coin de la rue. Il dit qu'il va la réchauffer. Il ment. Mais ce mensonge est un arrangement acceptable. Il lui montera d'abord aux joues, puis à la tête. Il alourdira ses globules. Son cerveau réclamera l'oxygène. Son cœur accélérera le rythme. Au boulot. Pompe. C'est ton job.

Elle s'appelle Constance. Elle galope dans la rue après avoir descendu les quatre étages qui la protègent du sol. Qui la protègent des heures de nonchalance où elle s'achemine quotidiennement pour oublier qu'elle n'a plus de boulot, plus d'argent, qu'une boîte aux lettres saturée de courriers de rappels. Comme elle ne peut rien y faire, elle ne fait rien. "La thune, j'en ai plus. Je vais pas leur en chier." Elle fait partie de ces gens hors cadre imbriqués dans des cas complexes, avec droit à que dalle. Tu bosses ou tu n'as rien. Ça va durer trois mois, au moins. Le temps de la déchéance. En attendant la prison ou le trottoir, parce qu'elle ne voit que ça comme issue, elle préfère aller boire un coup, parfaitement fatiguée et parfaitement transie. Ah, elle est loin, la fille dynamique hyper professionnelle. A-t-elle jamais existé d'ailleurs hors le devoir accompli. En se rencontrant dans le miroir, ce matin, elle a détourné les yeux. Qui est cette femme ? Cette femme dont les mains, dont le cerveau, dont l'expérience, dont le talent de merde ne servent à rien. Cette femme qui ne peut plus nourrir son enfant que de paquets de pâtes. Qui fait des chèques en bois. Qui se cloître chez elle et se réveille en larmes, puis s'active au foyer pour tenir un semblant de normal. Jusqu'à quand, le foyer. Même l'organisme social bailleur la menace, d'abord avec une lettre blanche, puis rose, puis verte. Quand la noire arrivera, il faudra vendre les meubles, les vêtements, les disques, et même les livres. Déjà, un bon paquet est rendu dans la librairie d'occasion, mais pas encore ses préférés, ceux qui la sauvent, qui l'accompagnent, qui la rassurent. "Vous êtes diplômée, vous avez de la ressource !", lui a dit l'assistante sociale. "Mais si vous avez besoin de parler, n'hésitez pas." Besoin de parler... De la ressource... Ça fait treize mois qu'elle court partout, postule, propose, s'active, rencontre, dans le local, le régional, le national, et même à l'international ! Néant. Même femme de ménage, elle trouve plus. Il faut avoir été formé. Besoin de parler... Besoin de se taire, surtout. Que tous se taisent. Fermez vos gueules, pitié, fermez vos gueules. "Pourquoi tu n'as jamais voulu passer de concours ?", "Être allergique au marketing, à notre époque, ça tue !", "Tu vois où ça mène, l'indépendance !", "Fallait faire fonctionnaire, je te l'ai toujours dit !"...
C'est en se frottant les gencives doucement, parce qu'elles recommencent à saigner, qu'elle a aperçu ce visage. Tiens, les paupières ont l'air de pencher vers le bas. La bouche aussi, d'ailleurs. Qui est cette femme au regard triste ? Avant de partir, elle prépare une enveloppe pré-affranchie qui comprend un doublement du capital décès pour la somme de 2,70 euros par mois seulement. Comme ça, on passe à 30 000 euros en cas de pépin majeur. Même en comptant les frais d'incinération, il en restera quelque chose. Sinon, tant pis, ils n'auront qu'à l'enterrer, elle s'en fout, elle ne sera plus claustrophobe, en principe. Descendre. Poster. Marcher. Lorsqu'elle marche, chaque pas écrase chaque lettre de rappel, chaque injonction, chaque demande d'échelonnement à formuler aux administrations, chaque coup de fil à passer aux sociétés de recouvrement pour retarder l'échéance. Bientôt, même ça, elle n'en sera plus capable. Déjà, elle oublie les mots qui étaient son savoir et son gagne-pain. Déjà se love en elle le vocabulaire des zincs, ses borborygmes de détresse, ses déclarations de tendresse. C'est là qu'il faut aller. L'alcool permet d'aimer, le temps de la brume, sans dire grand-chose. Que des regards flous qui ne vous demandent rien d'autre qu'un regard.

Ça vaut bien n'importe quelle promesse.

Il y a toujours autant de circulation, décidément. Je dirais même qu'il y en a de plus en plus, c'est fou ce que les gens achètent comme voitures et sont toujours tout seuls dedans. Plus l'idée semble se répandre que c'est mauvais pour l'atmosphère, plus il s'en vend... C'est périlleux aussi de se déplacer à pied. Les rues sont comme des pistes de guerre et il faut slalomer sérieux. C'est fatigant quand il fait froid et qu'on souhaite oublier le monde, mais ça réchauffe. Ils défilent, ces visages et ces corps, dans un espace devenu trop petit pour eux. Trop petit pour elle, surtout, dont la silhouette se détache dans le ciel bleu. Elle vaque. Les courriers vindicatifs gisent derrière elle. Ils ont quitté sa mémoire immédiate pour faire place au bonheur du souvenir moins immédiat de leur rencontre. Enfin. Un peu de place pour un soleil. La méthode est vraiment imparable. Voilà une chose dont elle se félicite. Elle marche d'un pas léger et elle sourit au souvenir de son sourire. Les hommes qu'elle croise répondent à ce sourire d'un air entendu : ils savent quand une fille pense à un mec et ça leur fait plaisir pour lui. Ou alors ils la trouvent jolie, d'ailleurs ils se retournent sur elle. C'est normal. Son corps s'est réveillé d'un coup. Elle ne marche plus, elle danse. Le souvenir de lui monte en elle; ses mains caressent l'espace, alors elle les enferme dans ses poches. Le souvenir sourit dans son regard et ça trouble les hommes dans la rue : l'amoureuse de la terre entière, madone au pied léger, n'a pas de soucis dans l'existence. C'est un moment de grâce qui s'est emparé d'elle, instant vif, anatomie au trait.

Le pont. Le plus vieux pont de la ville. C'est là que se produisent les petits miracles quotidiens, chaque fois, toujours et depuis très longtemps, longtemps avant que des urbanistes malembouchés sans doute - qui saura quoi des transactions subtiles présidant au destin des villes - ne martyrisent la rive. Tordu tel un vieil arbre, surélevé en son centre comme un serpent à l'agonie. Criant sa vétusté au ciel sur d'éternels piliers de granit. En dessous, un pêcheur fou le cul mouillé fait semblant d'attendre le poisson. Ils sont morts, les poissons ! Vous ne les avez pas vus, le ventre en l'air, blancs et mous comme des linges, emportés par les algues et les relents huileux ! Solidaires jusqu'au bout, en rangs serrés, amoncelés, les ouïes puantes, le regard vide. Solidaires jusqu'au bout, à bout de souffle. Quels cons, les poissons ! Non, elle n'a pas dit ça avec ses yeux baissés sur le pêcheur qui la regarde de loin. Ce n'est pas elle qui parle ! Quels poissons ?
Sur l'épine dorsale du pont, ses pas ont une ardeur sereine. Entre ciel et rivière, ce passage est immuable. Ils ne plaisantaient pas, les anciens bâtisseurs. Et toutes les crues du monde et les décrues consécutives peuvent bien charrier leurs eaux furieuses, ça ne changera rien. Le quartier peut être isolé de la ville, les îlotiers peuvent prendre les barques, le pont résiste. Le pont résiste sans effort comme un maître de taï chi chuan. Au-dessus danse un grand héron. Cette force d'une immobilité parfaite donne quasiment des ailes. Il suffit de le vouloir un peu. Alors elle accélère le pas et elle file droit, la tête haute, le regard au loin, sans dévier et sans hésiter. Le pêcheur sur sa rive, un mégot scotché dans sa bouche, immuable aussi, construit avec le pont et assis dessous jusqu'à la fin des temps, figé dans sa nostalgie lente, fixe de nouveau sa gaule. Brisant les lignes impeccables du ciel, le héron se dirige vers l'est.

Comme rien ne change sur ce pont de l'éternité, elle croise les étudiants des arts et métiers reconnaissables à leurs blouses grises. Les promotions se suivent et chacune porte un nom de victoire historique, dûment photographiée, encadrée et exposée aux murs du bar où ils se retrouvent depuis plus d'un siècle, aux beaux jours, pour chahuter selon les mœurs estudiantines. Sans doute, depuis ce siècle, la tapisserie a été refaite, et plusieurs fois, et les cadres toujours raccrochés. Il reste encore une surface murale équivalant au moins à soixante mètres de longueur sur une hauteur de trois du sol au plafond, pour les suivants. Autant dire qu'ils sont optimistes, ces futurs ingénieurs. Et comme rien ne change dans cet espace-temps préservé qui n'adviendrait nulle part ailleurs au monde que sur ce pont de pierre, elle croise le temps d'un courant d'air l'échalas blond. Oh non, pas lui... Eternellement pieds nus dans des sandales de moine, et cette gueule de scalpel. Le chien qu'il tirait sur sa laisse est mort, sans doute, il n'est plus là. Et comme rien ne change, exactement comme il l'avait fait des années plus tôt, au même endroit exactement, il impose son regard pathétique à celui, navré, de Constance, et le souffle brûlant près de sa bouche à elle comme s'il allait l'embrasser ou lui couper la gorge, ou peut-être les deux : "La Sainte Vierge ait pitié de toi, pauvre femme ! Tu dois prier pour ton salut !" À peine un frémissement le long de son corps. Elle a pris ça comme une claque de crachin, et c'est tout. Un visage lumineux se découpe dans sa tête, où veillent deux grands yeux noirs. Elle aimerait bien croiser cette femme, cette déesse archétypale, maintenant, ici, et se réfugier dans ses bras. Lire dans le mystère de ses yeux la tranquille érosion des jours, le lent travail de sape du temps, l'oubli profond et bienveillant qui clôt les songes. Le héron est un point aux contours indistincts tapi au fond du ciel.

C'est peut-être une nécessité, de croiser à certains moments des inconnus qui vous disent quelque chose, n'importe quoi, comme "La Sainte Vierge ait pitié de toi" ou "J'ai envie de te baiser". C'est pareil. Comme elles sont belles et douces, ces rues qui ne les ont pas connus, enveloppés de bleu et avançant sur le trottoir, ignorant radieusement cette progression, ensemble, vers leur adieu. Comme elles sont belles, ces rues. Elles ont la politesse des journées sans mémoire.

Pourtant, loin du pont maintenant, une inquiétude sourd en son corps. Superstitieuse, elle résonne des mots de l'échalas. Pitié... Cinq lettres qui engourdissent sa course. Supplication autant que menace, "La Sainte Vierge aie pitié de toi, pauvre femme" est un vertige. Elle revoit son propre visage infiniment troublé dans le miroir. Vite. Oublier ce visage, oublier ce foyer, oublier ces amoncellements, quelques heures devraient y suffire avant la terreur de la nuit. Au front ! Marche ! Le café est ouvert. Ça pue le cendrier et le café brûlé. Une silhouette, au comptoir. Grande, large, les cheveux défaits, grisonnants. Constance s'approche et s'installe assez près, saluant d'un hochement de tête. Sous le manteau râpé qui fut de fourrure chic, le corps massif de sa voisine. Jambes varicées sous des bas chair, épais, talons aiguilles, mini-jupe de sky jaune, chemisier synthétique largement décolleté. C'est l'heure de commander un premier kir. Le patron ressemble à tous les patrons de ces cafés sales, où le crincrin d'une radio familière et stupide retentit dans l'espace trop sonore. Tables et chaises abîmées, néons des seventies, carrelage cradingue. C'est précisément là qu'elle a choisi de boire. Tout y dégueule d'indifférence. Un kir mûre, s'il vous plaît. La bouteille de vin blanc transparente, le capuchon de plastique, mauvais vin, mauvaise fin... La massive a envie de parler. Ses doigts boudinés écrasent une cigarette. Sa petite bouche esquisse un sourire. Elle a les dents du bonheur, en dessous. Qui est cette femme, avec ses grands yeux épuisés. Pourquoi se nomme-t-elle, pourquoi cette irruption du nom dans la litanie de variétés de la station radio minable : "Constance". Constance encaisse. Se retourne vers elle. L'alcool a juste eu le temps de lui enflammer les joues. Les lettres à la maison. Le pont. Les poissons morts. L'échalas et sa Vierge. Le froid. Les mots qui meurent. Elle fait l'effort de lui répondre : "Moi aussi, je m'appelle Constance, à la vôtre." "C'est un très beau prénom, indémodable, et je remercierai toujours mes parents de me l'avoir donné", dit la voisine. "Toutes les Constance sont belles. Elles ont une vie passionnante et vivent de grandes histoires d'amour, n'est-ce pas ? Parce qu'elles inspirent l'amour, les Constance." Surtout ne pas contredire cette femme qui la supplie à contre-mots. Constance avale d'un trait le kir restant. Sort un billet froissé de sa poche. Parvient à sourire sans forcer en ouvrant la porte pour courir, rentrer chez elle au trot, lâchement, fébrile, la honte au cœur. La voisine crie : "En plus, c'est un prénom qui porte chance !"

Publié par Cosmic Dancer à 00:23:50 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) |

J'ai l'air malin seul comme un as | 26 octobre 2007

Maman je parle avec les morts.
Dis-moi, tu le savais quand j'étais petite, au fond de ton ventre, maman !
Les vivants savent se taire parfois. Quand il s'agit de se relire.
Si on n'avait pas épuisé son stock lacrymal on pleurerait encore. On se voit muet. On persiste.
Maman, raconte ! Quelque chose d'anormal ? M'as-tu vraiment connue ? Avais-je la foi ? Est-ce que j'aimais ?

Je parle avec les morts et les morts parlent sans un bruit.
C'est une tentation étrange, ce silence. Tiens, tiens, encore un crâne bien lourd et pas un lieu où poser un cœur. Un cœur ! Maman, tu n'as pas oublié ? Parfois j'ai peur que tu m'aies rien mis entre les côtes. Suffit de me lire. C'est si niais et si musical. On en fait du bruit, avec les mots. On en fait en un temps record au rythme d'une saine saccade.
Faudrait peindre, peut-être, ou dormir.

On nous demande d'être fières, c'est la seule cause du mal.
L'enfant s'arrache le cœur très tôt. Il le met partout où ça bouge, en se promenant. Après il veut le reprendre, c'est long. C'est peut-être vain mais il veut essayer quand même, parce que vivre sans cœur...

A peine né on est là paraît-il gonflés de potentiels. Alors on plonge dans la connaissance et c'est bon. Mais le cœur tapi dans les prés - il y avait des criquets, je crois, des brumes pâles et humides, des collines charnues et terreuses, des chemins tortueux sous les arbres, c'était une douceur secrète et l'enfant bien élevé, bien sage, bon élève, se recueillait. Il n'avait que ça à faire, dire Amen, dire Que c'est beau, que c'est merveilleux la vie. Ça lui entrait dans l'épiderme par vagues et il la reniflait comme un chat, puis il posait son cœur méthodiquement dans un champ de blé, sur des racines de marronnier, dans la boue des chemins de fermes.

On dit d'elles qu'elles avaient "des facilités pour tout, une passion véritable, mais une étrange langueur". Elles seules savent qu'elles sont bêtes. C'est égal.

Le petit cœur battait tranquillement à côté du vélo jeté dans le fossé, et allongées sur l'herbe fraîche, mortes ou vivantes rien ne comptait.

Plus tard on nomma cela de la hauteur, de la beauté, de la grandeur d'âme et autres fadaises.

Ce qui saignait éperdument, stupidement, ça n'avait pas de nom. Ça se voyait, ça flitrait, ça créait quelques étincelles, c'était gênant comme une tique, ça démangeait. Et ça se noyait très facilement dans le vin.

Puis ça revendiquait un droit à la santé. Tout un programme.

Avant tout, cette chose ne pouvait pas se taire, mais parler ou ne pas parler ça ignorait comment être. Alors ça se faisait aider par les livres. Au fond ça continuait à bien savoir avec qui ça parlait. Et ça allait se coucher en refermant la porte.

(T'as juste besoin d'un peu de répit, pas de peur, je t'ai laissé un message vocal.)

Publié par Cosmic Dancer à 10:03:10 dans Au musée des horreurs | Commentaires (1) |

Tes princes sodomites | 27 juillet 2007

La douceur érotique des palmiers s'inclinant, le glissement silencieux de nos pas sur la poussière, cette poussière tangible dont les rues sans confort s'embellissent étrangement - ocres goûteux à l'orée de toutes les tempêtes -, beauté rude un instant volée au réel où la magnificence de l'arbre bâillonne le dur dans les chaumières. Poussière aimée comme furent aimés les grains de sable en bord de mer crissant sur les carrelages dans l'indifférence domestique. Même regard et même corps, trimballés, éphémères, d'hôtel de luxe en bouge tremblant. Ces rues vraies enfin, avec de vraies maisons pas conventionnées par le Patrimoine, portes ouvertes sur le passage, avec de vraies échoppes où se fournir en eau et en cordonnerie, où manger une chorba et fumer le coude sur une vieille toile. Marcher la plante du pied sur un sol scabreux comme les chemins de l'enfance, anéantis, où l'on allait se perdre en recueillement, les narines exaltées par l'épicement des herbes, abandonnés au sort. Ces envahissements de nature qui violentent les lois post-urbaines. Et toi Atitiets, splendide fille au prénom improbable, le soleil sur ta peau tel une furie de cuivre. Cette cascade arrogante de cheveux libérés à l'heure de la promenade, à l'heure des confidences, bouche humide dont la coquetterie se faisait un honneur d'épiler le duvet brun, ombre sous tes narines telle celle de tes cils noirs sur tes joues adorables, bombance adolescente appelant tous les reflets. Tes princes sodomites t'avaient fait des promesses, et au souvenir tendre des instants de langueurs dans les chambres climatisées, certaine encore que l'un d'entre eux t'emporterait pour te couvrir d'or et d'amour, du moins essayais-tu de l'être, tu souriais, les lèvres taiseuses. J'imaginais ton corps sublime, paré d'une élégance nature, accoudé au bar chic où des ersatz de plantes agrémentaient le décor. Puis désignant ton trou du cul, ce rire atroce. Quelques instants plus tard, tu m'offrais ces sandales.

Publié par Cosmic Dancer à 19:16:40 dans Au musée des horreurs | Commentaires (2) |

Choc | 03 avril 2007

Lui, à cet instant, il n'avait eu qu'une impression furtive. Il était resté dubitatif. Même après le choc, tandis que des bras lui tâtaient le corps et que des sirènes lointaines envahissaient la nuit. Il se sentait léger, un pan noir lui bandait les yeux. Un brouhaha de ferraille, des grincements, une odeur âcre et tenace de caoutchouc flottait dans sa brume.

Elle, elle aspirait méthodiquement la fumée de la cigarette qui attisait la brûlure de la trachée artère, et la rejetait par le nez comme un dragon, se délectant à sentir la chaleur dans le tuyau qui devait être bien rouge et bien sec.

Lui, il s'appelait Jacques. Son boulot, c'était le transport lourd, des éternités de bitume en solitaire, pour transporter des tonnes de merdes qu'il faudrait transporter en tonnes de déchets qu'il faudrait transporter en tonnes recyclées qu'il faudrait transporter en tonnes de merdes, de jour, de nuit, en solitaire. Pas par goût d'être seul sur la route. De toute façon il était seul dans sa vie, à part les copains. Non, juste parce qu'il faut bosser. Il faut se plier. Il faut payer de sa vie sur le bitume incarcéré dans l'acier le droit de s'enfermer dans le béton.
Parfois sur la route il rêvait. Il avait trouvé une technique pour rêver en roulant, sans jamais perdre de vue la tâche tendue de repérer les panneaux, de jour, de nuit, par tous les temps ; de prévoir les sinuosités du parcours, les caprices mécaniques. Débrayer, embrayer, ralentir, accélérer, au fil des ans il était devenu un conducteur hors pair. En alerte permanente il contrôlait le corps et le camion, le camion et le corps, comme un seul homme. Pas un pète. Ç'avait toujours été sa fierté. Le roi du réflexe. Pas l'énervé de l'asphalte qui klaxonne dès qu'il peut - un piéton tranquille sur ses clous, un automobiliste affable qui stoppe pour le laisser passer - et qui tourne la tête vers l'objet de sa vindicte en vociférant des injures que merveilleusement la vitre fermée étouffe.

Elle, elle avait acquis un calme étrange. Peu à peu elle s'était dépouillée des élans de son amour. Des années passées à l'attendre. Des années à s'éveiller en larmes, contrainte par le rêve. Des années à fuir le souvenir. Et lui qui revenait enfin comme illuminé enfin par la douceur de cet amour et qui l'empoignait dans ses bras, la soulevait, la comprimait d'amour et de désir et l'adorait. Et venait enfin à elle après toutes ces années.

Lui, il s'était fait une raison. Les femmes, elles n'aiment pas qu'on ne soit jamais là, même si la paye est bonne. Il avait sorti cette mauvaise plaisanterie à l'apéro et ses copains, qui le connaissaient bien, avaient poussé de gros rires bien forts, bien longs, puis avaient bousculé leurs verres les uns contre les autres en beuglant Santé ! et chacun d'eux, avec la bière en flots dans le tuyau de la gorge, avait eu sa pensée personnelle sur ces choses. Pas pour parler, pas pour se le dire à soi non plus, ça ne sert à rien de se raconter la sérénade, mais parce que ça échappe, les pensées. Surtout quand elles ont un visage de femme.

Il était là. Il était venu enfin après toutes ces années lui dire enfin qu'il l'aimait et qu'il voulait passer du temps près d'elle et qu'il ne l'avait jamais oubliée, jamais quittée avec son cœur, toutes ces années.
Elle cherche comment respirer, mais elle n'est plus que soupir, sans force pour souffrir. Ou peut-être a-t-elle tout pleuré.
Dragon, dragon, elle fabrique autour d'elle un univers de brume dans lequel elle danse en secret. “I wanna feel what love is”. Même les chansons américaines, tous ces sons sirupeux qui coulent dans la chaleur des bars la laissent indifférente. Elle engouffre méthodiquement cigarette après cigarette et se demande à quoi ressemblera le jour suivant qui est le même, et l'heure suivante qui ressemble à la précédente, et l'instant à venir, tout aussi indistinct que celui qu'il chasse.

Rire avec les copains, ça fait du bien. Au relais, on se sent en famille. Les bruits de vaisselle qui s'entrechoque, la radio inaudible, le petit salé aux lentilles qui a toujours le même goût. Le goût de la famille. Et les verres opaques qui sentent le torchon. Et ce bruit magnifique des grandes tablées en adoration devant Mado, la patronne, fardée comme au temps de sa jeunesse, avec sa croupe de jument qu'elle trimballe d'une table à l'autre. Ses bons gros poussins chéris qui ne se laissent pas abattre : tant qu'y a de l'appétit, y'a de l'espoir.

Elle a du mal à manger, maintenant. Manger, c'est donner du carburant à la vie. Il était là, il venait de s'installer enfin dans un appartement pour être plus souvent avec elle. Et puis voilà. Il avait changé d'avis. Il se sentait perdu pour la quarantième fois, "Mon cœur souffre, disait-il, je vous aime toutes les deux, vous m'aimez toutes les deux, j'en suis malade, je ne sais plus rien, depuis des années je ne sais plus rien, je dois réfléchir". Il avait dit "Je te quitte". "Ah oui. Je m'en doutais, avait-elle répondu, il y a des gens qu'on rencontre pour faire des pas. Ça doit être ça". Il lui avait demandé si elle était triste. Elle avait dit "Je n'ai pas de force pour ça et j'ai pas le temps, ne t'en fais pas". J'ai un peu faim, je vais devoir manger, c'est l'appétit qui manque. Pas le besoin.

Il avait refusé un verre de plus. Un coup de rouge pour faire passer le fromage. Il était barbouillé ce soir. Le patron l'avait engueulé. Fallait aller plus vite. Plus vite, plus vite, il en avait de bonnes, lui. Déjà qu'il n'avait pas dormi depuis deux jours, faut pas pousser, c'est pas sérieux, quand même. - Allez, Jacquot, on tient la route ! Thierry lui avait mis une bonne tape sur l'omoplate. C'est bon mais on n'a pas le temps de s'en apercevoir. Il est déjà deux heures du matin, il va falloir reprendre la route. Dans trois heures, on sera au bout.

Il était là puis il s'est levé et il l'a contemplée longtemps comme une icône, murmurant “J'ai envie de me traiter de con”. Elle a ressenti un agacement teinté de violence à être regardée comme ça par lui qui la quittait, mais elle le voyait tellement triste qu'elle a articulé "Ne t'en rajoute pas une couche". Il avait l'air tout petit. Il s'est enfui, a tiré la porte derrière lui pour que ce ne soit pas elle qui la referme sur son absence.
Mécaniquement elle a tourné le dos à la porte et cette conversation blafarde l'a entraînée aux chiottes. Assise, elle tend ses cheveux vers l'arrière, les entortille, jette un œil sur les magazines, regarde la peau de ses cuisses, admet qu'il fait froid tout à coup, que le silence ne fait pas le même bruit. Il faudra que je me lève tôt pour travailler, demain. J'ai encore oublié d'acheter une ampoule pour la salle de bain.

Jacques se lève, les copains le retiennent. Allez, Jacquot, un petit digeo ! C'est pas tous les jours fête ! Ils ont raison, les gars, c'est pas tous les jours qu'on lui fête son anniversaire. Ses paupières picotent, ses yeux brûlent. Son corps, cette carcasse douloureuse. Ce n'est pas la grippe, c'est la fatigue. Ils auraient dû faire ça un autre jour parce que là, il va vraiment falloir y aller. - Non, les gars, faut être raisonnable.

L'amie avec qui elle devait aller au cinéma vient de laisser un message pour annuler. Elle arpente le salon, allume encore une cigarette et décide de ne pas rester là où tout s'est dit. Le bar est presque vide, ou alors elle ne voit personne. Elle en commande un autre. S'étourdir. La gorgée reste au fond de sa bouche, ça tourne, ça fait mal. Avaler. Elle a posé le verre et se cramponne la tête pour que tout ça reste bien droit, pour que ses pensées redeviennent normales. Elle a beau se concentrer, l'estomac crie que c'est trop. Ça remonte. Elle court vers les toilettes en se cachant la bouche, ça va sortir, elle croise le serveur habituel et lui fait signe qu'il y a juste un petit problème, ce n'est pas une habitude chez elle, ça l'a prise au dépourvu.

Faut être raisonnable, c'est ça qu'elle lui avait dit sa chérie en partant. Faut être raisonnable, Jacquot, on ne peut pas vivre comme ça, toujours à vau-l'eau, jamais sur les routes ensemble, à se croiser de temps en temps c'est tout, c'est pas possible, on ne fera jamais rien, on ne peut pas vivre comme ça.
Il tourne la clé, le moteur chauffe. Machinalement il enclenche la radio. C'est une chanson américaine, “I wanna know what love is”. Ça le laisse indifférent. Avant, ça lui faisait des frissons partout. Il a perdu l'élan de son amour. Il faut penser à autre chose. Dans trois heures, ça sera bon. Il ira à l'hôtel dormir pendant douze heures au moins, il se réveillera frais comme un gardon, se donnera des tapettes sur les joues et fuira sa gueule dans le miroir. Il roule maintenant dans la nuit, vitesse de croisière. Je me presserai pas plus, il peut toujours y aller, je ne suis pas dingue.

Je ne veux pas qu'on me voie comme ça. Agenouillée, cramponnée à la cuvette elle vomit tout ce qu'elle peut, quelle horreur, il faut que je vide ça. Je ne veux pas être comme ça.
En partant, elle se justifie devant le patron qui lui tient la porte - Excusez-moi j'ai eu un coup de tristesse. - J'espère qu'elle n'est pas grave, cette tristesse, mademoiselle. - Non, non, rien de grave. Merci Bonne soirée À bientôt Au revoir.
Dans sa voiture, elle se sent en sécurité. Elle tourne la clé, le moteur chauffe. Machinalement elle enclenche la radio. C'est la même chanson que tout à l'heure. Elle allume une cigarette. Ça recommence à tourner. Tant pis, elle veut que ça tourne, elle veut que ça brûle, elle veut sa brume, elle veut son dragon, elle veut pas y penser, elle veut rentrer doucement chez elle, pas d'excès, je ne suis pas dingue.

Mortel sur la RN23. Le fax vient de tomber. Le journaliste de garde pousse un soupir. Il appelle le commissariat. Le camion a percuté l'automobile dans un virage. Les deux roulaient doucement mais le choc était inévitable. L'association de parents avait réclamé depuis longtemps que la voirie mette un panneau. Il faut toujours attendre qu'un accident se produise, c'est toujours pareil. La fille avait bu, apparemment. Elle se serait penchée pour allumer une cigarette.

Il revoit très vaguement le visage d'une jeune femme de profil, elle ne l'a pas vu, elle fonce droit sur lui. Il perçoit ce qu'on dit, il ne bougera plus rien, jamais. Une intense envie de fumer, tout à coup. Il n'a jamais fumé. Il faudra qu'on le fasse fumer quand il sera réveillé, allongé à vie à entendre les infirmières le traiter de salopard à cause de l'apéro de son anniversaire. Santé, Jacquot, qu'il entend dans le bourdonnement de ses oreilles. Et si c'était mieux de fermer les yeux pour rêver. Rien à foutre des panneaux, maintenant, des sinuosités de la route, des caprices mécaniques, elle avait un joli profil il a eu le temps de voir ça. Elle est morte, il vaudrait mieux fermer les yeux. Fermer les yeux, c'est mieux. Il faut penser à autre chose.
Des voix lointaines. Une activité fébrile. On lui colle un masque à oxygène, quelque part on doit lui faire une piqûre. Il s'en fout, Jacques, il ferme les yeux, il s'enfonce dans son rêve tandis que les voix s'affolent et que l'ambulance se met en branle à toute vitesse.

Elle éteint le moteur et gravit les escaliers, alourdie par l'alcool. Sans se déshabiller elle se couche, ça tourne, elle ne veut pas qu'on la voie comme ça. L'alcool fera en sorte qu'elle ne se souvienne pas de son rêve demain. C'est bien. Il faut oublier pour de bon. Mais il faudra quand même ne pas se faire mal avec les bars, je ne vais pas mourir d'amour. Il faudra que je pense à acheter une ampoule pour la salle de bain, demain. Il faudra que je pense à manger, aussi.

Publié par Cosmic Dancer à 02:34:24 dans Au musée des horreurs | Commentaires (14) |

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