Accueil | Créer un blog | Blog Beauté | Blog Séries 247

Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice

Impolitesses


Moi :
Virgule, apostrophe.

arianesurunfil@yahoo.fr

Sauf mention contraire,
le contenu de cette page est sous
contrat Creative Commons.

Contrat Creative Commons



Compteur

Depuis le 01-06-2006 :
734240 visiteurs
Depuis le début du mois :
9028 visiteurs
Billets :
467 billets

Ana | 27 mars 2007


Au lieu de prier le silence, embrasse-le. Lève-toi et pars dans la ville où le pouls du monde a des odeurs de boulangerie, de cloaques perclus de pisse, d'acacias rescapés, de déchets domestiques débordant les conteneurs, de cuisines indéfinissables et de fritures douteuses, de finissures de goémon, de fretin d'iode et hume. Pars dans la ville où les mécaniques foncent, droit devant et chacun pour soi, tentaculaire vertèbre où s'entôlent les visages, où les myriades d'oiseaux, miraculeux, s'éteignent après midi jusqu'à l'aurore à venir, où chacun œuvre, persistance. Où la rivière traîne les péniches entre tourisme et nostalgie oublie les mots, ces tortionnaires. Pars le dos droit, le pas tranquille, écarquille poumons, lobes, narines et pupilles, la nuque abandonnée au vent, il sait. Il sait et tout va bien. La terre et l'univers s'en foutent, elle tournera très bien sans nous. Elle nous aura tellement aimés.

Publié par Cosmic Dancer à 18:39:35 dans Au musée des horreurs | Commentaires (3) |

L'enfant loup au hammam | 17 mars 2007

Moularès, quel drôle de nom. Bled surgi de l'Atlas tunisien à quelques kilomètres de la frontière sud-ouest algérienne, érigé au creux des montagnes par les Français après que l'explorateur Philippe Thomas y eût découvert ces gisements de phosphate dont le pays s'enorgueillit puisqu'avec le pétrole il représente une part importante des ressources naturelles. Montagne Sertie, ô mon amour non loin du Chott où les mirages font danser les rêveurs et où les rêves désignent la Mère de rouge vêtue et qui m'attend.

Autrefois, les Berbères séjournaient là près des sources et des oueds, et je sais que contre toute attente, au moins une oasis secrète entretenue par le Vieux se cache quelque part dans ce néant de rocaille crevé par l'industrie. Ô Montagne Sertie mon amour, comme je t'entends pleurer quand les wagons d'investisseurs fourragent ton cœur et tes veines écartelées. Ils te violent comme ils violent les mineurs, gamelle en main, qui font du stop en bord de route pour gagner tes entrailles blessées au matin rose et repartir voûtés sous l'outrage en direction de leurs baraques de béton ça et là enrichies d'une toile plastique décorative, nostalgie d'une tradition tissée sous les tentes par les femmes aux doigts agiles couverts de signes.

Les mineurs comme les ouvriers qui vivent près de Sfax où s'élève dans la noirceur mortelle qui empuantit l'air un amoncellement de phosphate meurent l'œsophage et les poumons rongés par l'acide, dans cette odeur intenable, assassine, et pourtant un médecin m'assure qu'aucun problème sanitaire n'est créé par l'exploitation ni par le traitement lorsque je l'interroge sur les dents ravagées des gens d'ici qui respirent et boivent et mangent le phosphate. La pollution des nappes phréatiques est telle que l'eau, qui de toute façon va se quérir au puits, ne doit pas être bue, ce pourquoi elle bout pour le thé. Je les ai vus, pourtant, qui marchent dans des sandales crasseuses, cette cohorte des amnésiés que l'on espère, en les tenant éloignés des centres, repousser dans les siècles où la misère ne contredit pas l'histoire, là où il possible de soupirer en me disant : "Tu nous fais du Zola."

Moularès, absence et silence, puanteur, faubourg ignoré du touriste qui se dépêchera plutôt de photographier les splendeurs de ses environs, agacé par les gosses qui réclament des stylos et vendent la pierre hurlante qu'on entend, si l'on y prend garde, gémir qu'en son âme une alliance fut brisée qui protégeait ses hommes : "J'ai à dire, moi la pierre que l'on ramasse et fracasse pour admirer mon cœur de quartz, que l'on se méprend sur mon compte lorsqu'on m'enlève et me soupèse et me place sur un guéridon. La vie qui fut en moi, l'océan qui fut là mon royaume et mon maître, et les vents millénaires dont je tirai enseignement, les premiers êtres animés."

Les chacals rôdent à la nuit tombée. Ces chacals qu'on appelle des loups. L'enfant qui a mangé le cœur du loup des montagnes avant l'âge de deux ans, à pleines mains et pleines dents, hérite de sa force, de son courage et de son intelligence. Ahmed le Khébir a cinq ans. Sa force physique est celle d'un homme. Son regard brille et son intelligence est d'une vivacité considérable.

Il est le seul homme parmi les femmes dénudées dans le hammam, bunker rude où l'on se rend en se malmenant les chevilles sur les ruguosités du sol. Son regard luit du plaisir de son privilège et peut-être sa mère estime-t-elle qu'il ne l'accompagnera plus dorénavant. Il contemple les natures exposées, chancelle exprès pour tomber presque et sentir des bras nus puis des poitrines le serrer contre elles, écrasant sa joue tendre sur un sein incommensurable, puis le rejeter sitôt avec violence et rire quand il vacille et tombe. Cela paraît un jeu, mais une jeune femme l'enlève à sa stupeur, l'attire contre ses formes, puis, dans un cri de gorge strident, attrape le petit pénis, le tiraille, et balance une claque sur la joue. Le Khébir, sonné, preste, vole dans les bras de l'étrangère qui le serre doucement contre elle. Amoureux, il lui caresse le dos, le lave et le rince avec infiniment de tact. Puis concentré, sérieux, très grave, il revient se lover et tend ses mains toutes dépourvues d'avidité charnelle vers ce grand corps qui le recueille et le berce maintenant, et il savoure en paix l'harmonie des respirations et la tranquille chaleur de l'étreinte quand des voisines l'arrachent à sa méditation nubile et le jettent au sol en vociférant. Elles le battent et enjoignent à l'étrangère de se taire, puis elles reprennent leur rite de se fourbir la peau au savon noir jusqu'à ce qu'elle soit violette, et rincent et inlassablement opèrent ce rite étrange comme pour que durent les heures où elles se rient de leurs maris, se vengent des coups qu'elles ont reçus.

Il reviendrait, Khébir, regard dans le regard confiant, mais voilà qu'elles l'interceptent et qu'elles le font tourbillonner de l'une à l'autre jusqu'à ce qu'il se rebelle, joue à l'enfant mauvais, fasse son regard théâtral de vilain petit garçon, tire la langue et balance à son tour des volées de claques aléatoires.

Triomphante, celle qui a déclenché la guerre crachotte avec jubilation que l'enfant est méchant puis elle l'attire contre elle, l'embrasse en riant, le touche de toutes ses mains et le claque et malmène son petit sexe.

Il se débat, la gifle et fuit.

Publié par Cosmic Dancer à 18:40:36 dans Au musée des horreurs | Commentaires (16) |

Requiem de l'archange | 14 mars 2007

(Genre : épouvante.)

J'ai marché, savez-vous ?

Pour échapper à la vie comme à des images plantées en rang d'oignons. J'ai épluché la corne de surface et je l'ai longuement observée, et j'ai dit non à tout. Non aux hommes car je hais Dieu qui est parfait. Car je hais qui a fait de moi l'archange dressé sur le lisse socle des vainqueurs.

Je hais la nature imperturbable pour son indifférence à mes tourments. J'ai arraché l'écorce des chênes avec mes doigts pour qu'ils saignent en silence, et j'ai empoisonné leur sève avec du détergent. J'ai écrasé les fleurs en riant à la vue des tiges humides et des pétales souillés, persécuté les nids où des passereaux tendaient leur cou décharné en piaillant, quand leur mère se vidait sous ma poigne. J'ai trahi ceux que j'ai rencontrés. Je les ai menés à moi, les tendres, avec mon visage d'ange, guettant le moment où ils se livreraient. Quand ils ont pleuré dans mes bras, je me suis relevé. Ils gisaient comme innocentés dans leur suspecte délivrance, et moi, planté comme un archange, je les ai méprisés. Je me suis retenu bien souvent de leur couper le cou d'un seul geste. Surtout celui des femmes, rond, doux comme un nid.

Sur terre, il n'y avait que Dieu et moi.
Les femmes à ma disposition me torturaient et je me purifiais à grande eau chaque fois que la violence de mes glandes me précipitait dans leurs bras. Je ne sondais dans la profondeur de ces échanges dégoulinants que ma répugnance infinie pour la libération du vide, jouissant presque douloureusement de ce commerce intime. Pour échapper à leurs œillades qui n'avaient plus de raison d'être sitôt la transaction conclue, je les retournais, les agenouillais, leur indiquais qui est le maître.

Mais Alice.
Alice ne leur ressemblait pas. Elle n'était pas venue vers moi telles les goulues avisées par leur subnature de la qualité de la mienne. Elle passait dans la rue en voile noir, soulevant, balançant le feston et l'ourlet. Grâce et indifférence, ô beauté de statue en marche, elle ignorait magnifiquement les contingences du sol. Alors je lui fis la cour pendant des semaines, à cette angesse, la gratifiant de mots sublimes où s'exaltait l'esprit de l'archange. Mais elle excitait mes passions, elle, la lointaine, au réel femelle entre toutes qui n'échappait pas à la règle. Et nous nous jetâmes l'un sur l'autre.

Au réveil, je fus cinglant. Je fus odieux. Elle me pardonna en pleurant, plus belle encore dans la tristesse, et s'offrit à moi de nouveau avec cette ardeur des mourants, fébrile et fiévreuse, agrippée à mon corps d'archange comme au radeau de son naufrage. Que croyait-elle ? Connaissait-elle l'archange ?
L'archange la malmena, la tordit, la creusa, la reprit, tout le jour. Il veilla sur son sommeil, se nourrissant de son image, aiguisant des désirs abjects. Il en fit enfin son esclave car elle avait la faculté de se donner dans une abnégation totale d'elle-même. Elle fut mienne avec tant de constance que je rêvais de la tuer. Elle pénétrait mes veines, s'agitait dans mon sang, cognait mon cœur et mes poumons, parcourant mes organes, se serrant le long de mes muscles, obscurcissant les pans solaires de ma mémoire. Son tel amour m'envahissait, ma chair brûlait.

Dieu riait derrière moi.

Alice s'accrochait à mes pieds, soupirante, et moi planté comme un archange, je la méprisais car elle avait sacralisé ma perdition. Elle croyait à l'amour, cette pauvre implorante. Moi je savais que c'était mensonge. Dignité réservée de l'archange, certainement pas entre ses cuisses. Alors je le lui ai dit.
C'est ainsi que je l'ai abandonnée, sans habits, détruite, exténuée, morte à sa vie. Et l'archange a quitté ce monde, la gueule ouverte sur un évier, sans un regret.

Publié par Cosmic Dancer à 06:39:27 dans Au musée des horreurs | Commentaires (30) |

Le testament de Moha | 17 octobre 2006

Ce matin-là, le docteur Das annula tous ses rendez-vous après avoir lu le journal, avachi sur sa chaise, devant son café réchauffé, le journal ouvert aux pages internationales, froissé par le voyage postal, gisant sur la table pleine de miettes, au milieu de la cuisine provençale, devant la fenêtre côté jardin où une mésange et un rouge-gorge avaient entamé une sérénade, roulant des notes actives, se traduisant peut-être dans leur langage, le jabot rayonnant dans la lumière de l'aube. Das s'était avancé jusqu'à la vitre avant de s'asseoir, pour les voir de plus près. Avalant la première gorgée de son breuvage limite fumé, avec précaution pour ne pas se brûler ni s'en mettre plein la moustache, il ne quittait pas des yeux ces petits êtres chantants, toujours à regarder partout en bougeant leur crâne minuscule. Ils pouvaient revenir tous les jours, le chat était mort l'an dernier. Noir chasseur, il en aurait fait une bouchée. Il était enterré tout près. Pauvre Aldo, tu enragerais si tu les entendais. Mais tu t'en fous, maintenant, hein ? Tu n'as ni faim ni soif, ni bouche ni oreille ni rien. Plus envie de jouer. Ils peuvent toujours vocaliser. Il reste bien sûr quelques photos qu'on regarde avec les enfants. Ils t'aimaient, les enfants. Ils t'ont fait une belle tombe et ont planté des pensées pour toi. Moi aussi, je t'aimais, Aldo. Je t'aimais, moi aussi. Mais je ne t'aurais pas laissé faire, tu sais bien que j'aimais pas que tu t'en prennes aux oiseaux.

Le mot était toujours scotché sur le frigo. Depuis soixante-deux jours, il le lisait tous les matins au réveil, comme s'il le découvrait, comme pour être bien sûr qu'il ne rêvait pas, qu'il ne délirait pas, qu'il ne se trompait pas de réalité. Abasourdi, il se refaisait le film, chaque jour, pour bien comprendre, bien enregistrer. Sa mémoire ne pouvait le tromper. Son refus s'en chargeait. Chaque matin après le lent travail des rêves. Chaque matin, il lui fallait reconquérir la possibilité de savoir. Ce savoir était chaque matin tapi comme une mauvaise bête au fond de son gros intestin, parasite insistant oublié le temps de rêver et d'oublier les rêves qui ne parlaient que de ça. Ces rêves qui le poursuivaient dans son chagrin, dans sa peine, dans ce mal. Puis la bête enflait dans son ventre, elle gigotait, le torturait, et il se réveillait en larmes, les mains sur son sexe douloureux, l'endroit de lui qui palpitait, insouciant, et qui le dédoublait, absurde. L'œil entrouvert, il tendait la main vers la boîte de comprimés dont il avalait un cachet le soir afin de se calmer, associé à un autre afin de dormir, après avoir siroté un whisky afin de ne pas y penser, et tenté de lire n'importe quoi afin de penser à autre chose, une fois rentré afin de se reposer de tout.

Ce jour-là, il était huit heures. Pour une fois il avait fini un peu tôt. Les malades du quartier avaient sans doute imaginé de nouvelles compensations à leur douleur, ou entendu leur corps qu'ils considéraient habituellement comme un autre. Das leur parlait de lui, de ce corps qu'ils trimballaient comme une valise trop lourde. Ils ne savaient pas l'écouter, personne ne leur avait appris son langage. Vers huit heures, il était rentré du cabinet, voûté comme toujours depuis la mort de Sophia, épuisé physiquement, éreinté par ces gens qui avaient besoin de tout, surtout besoin de parler, surtout besoin qu'on les regarde et qu'on les aime. Il le savait, lui, et l'effet placebo, il ne s'en moquait pas, n'en riait pas. Il connaissait le grand pouvoir d'un stétoscope délicatement posé sur un torse - Attention, c'est un petit peu froid. Ça va ? -, et le regard rassuré du patient qui respire tout de suite mieux. La maison sonnait vide quand il a posé sa sacoche dans le couloir, comme il le fait chaque soir en arrivant pour embrasser les enfants qui dévalent l'escalier en criant puis se jettent dans ses bras.
Il ne verrait plus les enfants qu'après la décision du juge s'il avait l'intention d'en passer par là, sinon elle les lui amènerait plus tard en visite, quand elle estimerait qu'il serait en état. Ce n'était plus la peine de discuter. Il fallait qu'il se soigne, c'était vraiment devenu impossible.
Belle, Sonia pleurait la veille dans le lit conjugal, dans le lit de leur amour, dans le lit de leurs étreintes, dans le lit de leur odeur, de leur souffle, de toute la force d'amour qu'ils partageaient depuis vingt ans avec patience, à l'écoute, au plus près, jusqu'à ce que le cabinet déborde et que le collègue associé parte, et que le lit soit vide de lui de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, et que son corps à elle se flétrisse comme une plante qu'on n'arrose plus. Belle, les larmes cheminaient lentement sur ses joues, elle pleurait en silence, plante sans mots, trop d'attente avait tué son amour. Il le lisait sur son visage. Oh, ma belle, je t'ai amaigrie, je t'ai creusé les cernes, je t'ai flétri les seins, je t'ai durci la peau, je t'ai durcie toute, je t'ai rendue dure, je t'ai blessée, je t'ai oubliée, pardon.

Le petit poste radio grésillait sur la table, déversant d'un ton saccadé les informations matinales, à toute vitesse le nombre des morts au Proche-Orient, les victimes africaines, les mourants du sida, les tares horribles de l'époque comme si cela n'avait jamais cessé, comme si cela n'aurait jamais de fin, les enfants disparus, une petite retrouvée dans un bois, achetez le dentifrice Profix, le CAC40, maintenant... Traversé d'une rage brûlante, Das s'était précipité et avait défoncé l'appareil à coups de poings avant de se rasseoir, calmé, pensif, brisé. Je suis vraiment devenu invivable, elle a raison, je suis bon à rien, je suis qu'une machine, je sers à rien d'autre qu'à faire tourner cette merde, je n'ai pas été présent, je suis un de ces sales connards qui a des idées sur tout et qui ne construit rien, je suis vraiment minable, j'ai perdu ma famille, je suis un loser, un foutu connard de loser, pas un homme, je suis un malade mental. Je suis fou et elle s'en est rendu compte. Maintenant, ils le sauront tous.

Il avait relancé la cafetière aux soupirs. Ça amusait toujours Sonia. Cette vieille cafetière râlait comme une femme comblée. Une cafetière unique. Au moins, la cafetière, elle est unique. Il but lentement le café frais, odorant. Il fit tinter longtemps la cuiller contre la porcelaine de la tasse et avala méthodiquement neuf comprimés sécables. Puis il se dénuda. Son corps le dégoûtait. S'appuyant à la rampe d'escalier, il regardait cette main aux ongles jaunes et mous, osseuse, blanchâtre, trop molle pour être une main d'homme, une main de connard qui ne savait plus caresser, une main de fuyard qui avait tout mis dans le boulot. Il eut un petit sourire, c'est déjà vide de sang, ça pue déjà la mort. Il se cramponnait à la rampe. Les cachets faisaient leur effet. Ça montait au cerveau, ça l'enveloppait dans la brume annonciatrice de la brume. Ce serait bientôt fini. Son cœur ralentissait. Le sang avait du mal à progresser. Tout devenait poussif, à l'intérieur. Et la sale bête au fond du ventre, qu'elle aille se faire foutre ! Elle allait crever avec lui, sale conne ! Il ricanait. Toute la haine qu'il avait eue envers lui-même lui remontait de l'estomac au cou et il piqua un fou rire inaudible. Putain, je peux même plus rigoler. Bah je m'en tape. Je m'en tatape. Je crècrève. Nananère. Le garage était ce matin démesurément loin. Il en poussa péniblement la porte et se laissa tomber près du radiateur où il enroula avec peine la ceinture. Il se la noua autour du cou. Encore un petit effort, Doktor... Avant. Arrière. Avant. Arrière. Avant. Arrière. Avant.

Sophia, ma petite Sophia. Le visage de sa sœur lui sourit. Elle a six ans et lui neuf. Installés à la table de la cuisine, ils découpent des images significatives dans les revues scientifiques de leur père. Fascinés par les splendeurs de l'espace et les créations de Dieu, ils rêvent du ciel et en dressent la carte. Sophia aime mieux Cassiopée. Lui, Orion. Éblouis par l'intelligence de l'homme ils collectionnent les portraits des héros, Luther King, Gandhi, Einstein, Freud, et surtout Louis Pasteur. Ils deviendront médecins, plus tard. Ils sauveront des tas de gens, ils seront des chevaliers de la vie, et les enfants pourront enfin grandir et devenir de vrais humains. Des humains vivants. Des humains aimants. Des humains sur la terre, dans leur vie. Il n'y aura plus de mal parce que Sophia pleure dès qu'elle voit les informations à la télévision. Les enfants qui meurent, la guerre, les corps dégoupillés. - Pourquoi, papa ? Et leur père baisse les yeux. - On ne peut pas sauver le monde. Les humains ont été comme ça de tout temps. L'homme est un loup pour l'homme. Sophia crie et se précipite dans sa chambre en avalant sa morve et ses sanglots. Moha court derrière pour qu'elle n'ait pas le temps de fermer sa porte à clé. Il la rejoint sur le lit, l'étreint avec toute sa confiance, tout son amour, tout l'espoir qu'ils partagent ensemble. Sophia, on y arrivera, à deux. On changera le monde, je te le promets. Sophia cesse doucement de pleurer. Elle fait oui de la tête en reniflant. Il a raison.

La bonté de la science, la bonté de Dieu... Un rictus se dessine sur les lèvres charnues de Moha. La bonté de la science, la bonté de Dieu. Mon cul.

Publié par Cosmic Dancer à 09:31:44 dans Au musée des horreurs | Commentaires (5) |

Mon diable dans un lit | 07 août 2006

Au commencement était le Verbe.

Quant à moi et pour le départ, du nommé et identifiable il en existait déjà trop. J'avais la tête à peine extraite que déjà les gants de caoutchouc des sages-femmes me donnaient la nausée du savoir. Mère, ô ma mère, que ne m'as-tu jeté dans l'ombre des forêts où j'hiberne aujourd'hui ! A peine étais-je sous le néon infâme que déjà on me qualifiait. Hydrocéphale était le nom de leur angoisse. Qu'en savaient-ils, de ma densité cérébrale ? Je leur aurais volontiers fait un cours sur l'optique et la toute relative normalité mais déjà ils m'emportaient loin de votre chaleur, maman, sur une table blanche, et ameutaient les internes de garde.

Tandis que vous, mère, pressentiez cet enfer où j'allais m'enfermer, je gisais sous leurs doigts experts qui me fouillaient les os. Calibrage intégral. Seul mon crâne dérangeait. Je l'avais fait exprès. Il avait bien fallu cette place et cette eau glauque pour baigner dans l'oubli les connaissances acquises et la cartographie de l'univers que votre goût de vivre et de songer, ô mère ma délicate, avaient fait vivre en moi avant que je perde ma queue.
J'avais guetté les échographies pour qu'ils ne sachent rien. Ils vous auraient découragée ! Je sais bien que malgré votre amour vous auriez hésité, si par avance vous aviez su...

Ces longues conversations que nous avions coutume d'avoir dans le plus grand secret, ma mère, n'étaient peut-être pas le bien le plus heureux que vous m'avez transmis. Mais vous ne saviez pas. Vous ne saviez pas à quel point votre étrange féminité allait me façonner tout autre. Vous ne saviez pas jouer les porteuses. Vous vous sentiez une trinité. Vous étiez vous, avec votre utérus, et avec moi dedans. Vous disiez qu'à nous trois, on refaisait un monde. J'ai pris à la lettre votre conception de la mienne. Je ne me suis pas senti chair de ta chair, je me suis su autre, radicalement, en communion avec votre autre à vous, cette part ancestrale et mammifère que vous revendiquez, si rayonnante quand vous laissez de côté vos postures domestiques.

Je leur ai jeté un de ces regards qui plongent au fond du décolleté jusqu'au cœur droit dessous et si de prime abord ce regard trouble, il horrifie tant il n'a de cesse de connaître et sa soif est indigne des hommes. Moi la si vieille, la si vieille âme j'ai parlé à leur toute enfance au fond, cette fillette triste pleurant dans leurs décombres. Mère ma cruelle ! Que ne m'as-tu laissé aveugle et animal faire ces apprentissages tellement charmants de la respiration dans l'air, tout contre toi ! Dégoûtés par ce mou volume glissant entre leurs mains agiles, ils m'ont pesé et m'ont considéré avec tristesse comme un qui ne serait jamais des leurs. Le sort dur qu'ils me réservaient, c'était ce lit à barreaux blancs à quoi mes membres rachitiques ne pourraient jamais me soustraire.

Mère ô ma tendre, leur clameur m'est alors parvenue comme une tempête affleurant l'eau. Je les entendus courir, appeler, faire rouler des outils, vous entraîner dans la salle du dernier recours.
Giselle, qui mesurait mon crâne, a gardé un moment d'arrêt, bouche ouverte. Quand elle a abaissé ses yeux sur moi, j'ai vu cette pitié douce qui allait devenir mon lot. Cette pitié mêlée de joie parce qu'elle, Giselle, n'était pas de mon espèce ni de ma solitude, et que ses prochains rejetons seraient plutôt comme elle, et pas comme moi. La nausée l'emportait quand même sur la compassion.

Je ne voyais plus rien. Je venais de savoir que vous aviez quitté le monde à cause de moi. Mère, ô ma chère, vous veniez de mourir sans que je puisse vous faire compendre tout mon amour filial, toute ma douleur à être ainsi tenu éloigné de vos bras.

On ne m'a pas invité dans la salle. On m'a gardé à l'isoloir. On ne m'a pas convié à la veillée, aux funérailles. On m'a anéanti dans un centre spécial où chacun pourrait oublier le monstre.
Tête, tête lourde et brûlante où le monde se ressasse. Avant même votre mort, qui devait m'arracher le petit bout d'humanité où j'espérais ressembler aux hommes, j'étais devenu silence.

C'est donc ainsi qu'au commencement j'ai détruit tous les alphabets du monde. Tandis que vous, mère ô ma douce, nourrissiez votre vie et m'apportiez son sel, je vous volais les mots et ils étaient ma déjection, et je mourais avec lenteur, perdant mon sang à chaque pensée, me gorgeant d'eau dans ce combat mortel. D'ores et déjà au tout début je savais bien que mon apprentissage du monde n'arrangerait rien. Il ne ferait qu'aggraver la violence de ce duel. Et jamais je n'aurais assez d'eau pour oublier votre savoir et me noyer dans votre absence.

"Au commencement était le Verbe, et aujourd'hui aussi..."

Publié par Cosmic Dancer à 15:32:07 dans Au musée des horreurs | Commentaires (1) |

<< |1| 2| 3| 4| 5| >>