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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

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Mon diable dans un lit | 07 août 2006

Au commencement était le Verbe.

Quant à moi et pour le départ, du nommé et identifiable il en existait déjà trop. J'avais la tête à peine extraite que déjà les gants de caoutchouc des sages-femmes me donnaient la nausée du savoir. Mère, ô ma mère, que ne m'as-tu jeté dans l'ombre des forêts où j'hiberne aujourd'hui ! A peine étais-je sous le néon infâme que déjà on me qualifiait. Hydrocéphale était le nom de leur angoisse. Qu'en savaient-ils, de ma densité cérébrale ? Je leur aurais volontiers fait un cours sur l'optique et la toute relative normalité mais déjà ils m'emportaient loin de votre chaleur, maman, sur une table blanche, et ameutaient les internes de garde.

Tandis que vous, mère, pressentiez cet enfer où j'allais m'enfermer, je gisais sous leurs doigts experts qui me fouillaient les os. Calibrage intégral. Seul mon crâne dérangeait. Je l'avais fait exprès. Il avait bien fallu cette place et cette eau glauque pour baigner dans l'oubli les connaissances acquises et la cartographie de l'univers que votre goût de vivre et de songer, ô mère ma délicate, avaient fait vivre en moi avant que je perde ma queue.
J'avais guetté les échographies pour qu'ils ne sachent rien. Ils vous auraient découragée ! Je sais bien que malgré votre amour vous auriez hésité, si par avance vous aviez su...

Ces longues conversations que nous avions coutume d'avoir dans le plus grand secret, ma mère, n'étaient peut-être pas le bien le plus heureux que vous m'avez transmis. Mais vous ne saviez pas. Vous ne saviez pas à quel point votre étrange féminité allait me façonner tout autre. Vous ne saviez pas jouer les porteuses. Vous vous sentiez une trinité. Vous étiez vous, avec votre utérus, et avec moi dedans. Vous disiez qu'à nous trois, on refaisait un monde. J'ai pris à la lettre votre conception de la mienne. Je ne me suis pas senti chair de ta chair, je me suis su autre, radicalement, en communion avec votre autre à vous, cette part ancestrale et mammifère que vous revendiquez, si rayonnante quand vous laissez de côté vos postures domestiques.

Je leur ai jeté un de ces regards qui plongent au fond du décolleté jusqu'au cœur droit dessous et si de prime abord ce regard trouble, il horrifie tant il n'a de cesse de connaître et sa soif est indigne des hommes. Moi la si vieille, la si vieille âme j'ai parlé à leur toute enfance au fond, cette fillette triste pleurant dans leurs décombres. Mère ma cruelle ! Que ne m'as-tu laissé aveugle et animal faire ces apprentissages tellement charmants de la respiration dans l'air, tout contre toi ! Dégoûtés par ce mou volume glissant entre leurs mains agiles, ils m'ont pesé et m'ont considéré avec tristesse comme un qui ne serait jamais des leurs. Le sort dur qu'ils me réservaient, c'était ce lit à barreaux blancs à quoi mes membres rachitiques ne pourraient jamais me soustraire.

Mère ô ma tendre, leur clameur m'est alors parvenue comme une tempête affleurant l'eau. Je les entendus courir, appeler, faire rouler des outils, vous entraîner dans la salle du dernier recours.
Giselle, qui mesurait mon crâne, a gardé un moment d'arrêt, bouche ouverte. Quand elle a abaissé ses yeux sur moi, j'ai vu cette pitié douce qui allait devenir mon lot. Cette pitié mêlée de joie parce qu'elle, Giselle, n'était pas de mon espèce ni de ma solitude, et que ses prochains rejetons seraient plutôt comme elle, et pas comme moi. La nausée l'emportait quand même sur la compassion.

Je ne voyais plus rien. Je venais de savoir que vous aviez quitté le monde à cause de moi. Mère, ô ma chère, vous veniez de mourir sans que je puisse vous faire compendre tout mon amour filial, toute ma douleur à être ainsi tenu éloigné de vos bras.

On ne m'a pas invité dans la salle. On m'a gardé à l'isoloir. On ne m'a pas convié à la veillée, aux funérailles. On m'a anéanti dans un centre spécial où chacun pourrait oublier le monstre.
Tête, tête lourde et brûlante où le monde se ressasse. Avant même votre mort, qui devait m'arracher le petit bout d'humanité où j'espérais ressembler aux hommes, j'étais devenu silence.

C'est donc ainsi qu'au commencement j'ai détruit tous les alphabets du monde. Tandis que vous, mère ô ma douce, nourrissiez votre vie et m'apportiez son sel, je vous volais les mots et ils étaient ma déjection, et je mourais avec lenteur, perdant mon sang à chaque pensée, me gorgeant d'eau dans ce combat mortel. D'ores et déjà au tout début je savais bien que mon apprentissage du monde n'arrangerait rien. Il ne ferait qu'aggraver la violence de ce duel. Et jamais je n'aurais assez d'eau pour oublier votre savoir et me noyer dans votre absence.

"Au commencement était le Verbe, et aujourd'hui aussi..."

Publié par Cosmic Dancer à 15:32:07 dans Au musée des horreurs | Commentaires (1) |

Un de perdu | 07 août 2006

Un jour, ou plutôt à cette période que l'on croit être un jour, comme si la chose ne se produisait pas insidieusement mais se levait avec une évidence éclatante... à cette période je ne sais pas ce qui m'a pris. Tout à coup j'ai eu peur. Enfin, j'ai connu la peur. Je l'ai touchée à bout de bras comme on tient une feuille incandescente. Elle était là, constamment là. Elle délimitait ma silhouette mieux que moi avec mes petits atomes, relativement stables vus à notre façon.

J'étais conscient que pour m'en défaire, je n'avais pas le choix. Il fallait agir vite et bien, parce que la peur appelle la peur, et que moi, avec cette peur collée à moi j'effrayais le monde, et la terreur du monde m'épouvantait... Et le monde s'en apercevait. Ça devait me faire comme un gant invisible. Les chiens ont commencé à aboyer. Leur gueule sonnait, menaçante et rauque, derrière chacun de mes pas, comme un avertissement. Je me blindais les tympans et je marchais plus vite, vite, jusque chez moi, où je m'enfermais de plus en plus longtemps, de plus en plus souvent.
Il y avait dans l'air et plus tard jusque le long de mes murs des coups de griffe, des coups de crocs, des suspicions sous chaque regard, des hurlements mauvais. Chaque jour un peu plus, il faisait noir comme jamais nuit n'était tombée sur terre, et ma peur prenait corps au même titre que moi. À côté de mon corps, ou peut-être dedans, il y avait le sien.

Ce que je sais me rappeler, c'est qu'elle prenait de l'ampleur, même quand je sortais de chez moi pour la fuir, pour ne plus voir mes murs d'où elle semblait dégoûliner, pour ne plus voir mon reflet dans le miroir. Délibérément sourd aux grondements de l'espèce canine, aveugle et sourd avec l'espèce humaine, je sortais de chez moi comme un nez. Seules mes narines me renseignaient sur le chemin à suivre jusqu'à ce que, épuisé, je regagne ma chambre. Mais ces promenades, avec le temps, et malgré toute l'ardeur que je mettais à assurer ma protection, ne changeaient rien. Je n'avais bientôt plus de quoi marcher sur le trottoir. J'étais relégué au caniveau et...

Un jour, un jour précis, c'était un lundi soir et il faisait très chaud. Si chaud d'ailleurs que je commençais à croire que je n'avais plus peur. Je me surprenais, tout printanier, sentir avec timidité naître en mon cœur des ravissements nouveaux... Ce lundi-là pourtant, je suis resté figé quand j'ai glissé par terre, coulant dans la rigole des eaux usées, fraîche, ça faisait quand même du bien, mais en tombant dans les égouts, c'était curieux, c'était étrange comme sensation. Il faisait chaud pourtant, et pour une fois je pressentais tant de virtualités d'amour, oui, d'amour, de cet état si tendre qui nous déploie des ailes...

Mais en m'aveuglant dans les limbes, je veux dire, les sous-sols de ma ville, la dernière vision que j'eus ce fut MON VISAGE ! Elle avait pris mon visage et elle souriait, grande et ferme sur le sol, elle souriait d'un air sûr et bon. La garce. La peur. La garce !, je me dis alors. C'est insensé, cette histoire, me dis-je, c'est inadmissible, il faut que... J'avais beau me débattre, je ruisselais de sueur, c'était tout, et je tombais doucement, comme dans un rêve.

Elle, elle faisait mine d'éteindre une cigarette avec son pied. Elle m'observait.

Mais tout à coup j'ai rouvert les yeux. J'ai vu passer un passant, enfin quelqu'un, quelqu'un passait et j'ai crié Au secours ! Au secours ! L'autre s'est arrêté et la peur l'a regardé en souriant : Pardonnez-moi, vous n'auriez pas du feu ? Et j'ai vu le regard du passant s'assombrir légèrement. La peur souriait en aspirant la fumée. L'autre est parti très vite, comme si de rien n'était, mais j'ai bien vu, moi, j'ai bien compris que c'était juste pour la tromper. Il est parti en marchant droit, le regard au loin, déterminé. La peur a eu un rictus. Un de perdu. C'était une bonne méthode. Il fallait que j'y pense, que je le fasse, tout de suite. Il fallait agir, vite et bien. Mais comment ? Elle avait mon visage ! Mes yeux ! Mon costume avec mes papiers dedans !

Trop tard !

C'est là que j'ai compris alors, juste avant, juste avant de disparaître. Tout m'est revenu... tout m'est venu de moi ; une image aveuglante : ma vie avant la peur. Elle n'était pas si mal, ma foi, ma vie avant la peur. Je ne voyais plus soudain COMMENT j'avais fini par ignorer à ce point... J'en étais là, à mes souvenirs d'enfance, ces heures radieuses où mon jeune être allait sur terre sans imbécillité, sans honte... C'est donc à force de forcer, à force de me battre pour des broutilles... Je n'étais plus en état de lutter... Ou bien, ou bien était-ce irrémédiable ? J'avais vieilli ? J'étais mort ? Je sentais depuis quelque temps que quelque chose n'allait pas bien. Je crépitais dans l'obscurité et j'avais mal partout. À ce moment-là j'aurais dû agir, vite, et bien. J'aurais dû choisir quelque chose, mais je ne savais pas quoi... C'est comme ça qu'elle est venue. À ce moment-là j'aurais dû l'ignorer, superbe, certain de ma pesanteur de vivant. J'aurais dû faire comme le passant ! C'était ça ! Ça que j'aurais dû faire, vite, et bien. Mais non. Je l'avais autorisée à prendre de la place. Elle avait grossi à vue d'œil.

Et maintenant elle est là, belle et robuste. Elle prend ma place ! Voilà qu'elle va vivre ma vie ! Et moi je m'enfonce dans ce tunnel sans halte. Et il est trop tard pour me pendre.

Publié par Cosmic Dancer à 15:27:01 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) |

Nouvel An | 05 août 2006

Il pleut, je m'en fiche. Il pleut et il fait froid. C'est le Réveillon. J'ai quitté une soirée arrosée parce que je ne voulais pas manger de sanglier et que j'avais l'air con avec mon assiette vide. Je ne voulais pas manger de ce putain de sanglier que les voisins de mon beau-père avaient abattu de deux balles grosses comme ma bite au repos. Ça mettait tout le monde mal à l'aise. Je me suis retrouvé dehors, sur la grande place, un peu avant minuit. Les guirlandes de la ville clignotent. Des pétards fusent partout depuis huit heures ce soir. Deux voitures de flics klaxonnent et saluent au passage. C'est la réconciliation, la minute d'amour fou. Des couples s'enlacent. Je ne comprends pas ce qu'ils font dehors, comme moi, en pleine nuit glacée. Je préfère m'asseoir par terre et griller un mégot. Mes yeux regardent la scène tout seuls. Feux d'artifice. Les gens poussent un grand cri et moi je suis là planté comme un silence. J'aimerais être avec eux, je ne sais pas comment faire. Je me dis que décidément, les Premiers de l'An c'est difficile. J'ai humilié ma femme en refusant de manger. Elle m'a foutu dehors.

Tout s'éternise, la nuit mouillée me colle à la peau. Je pense à Travis, à son sourire inamovible. Ce sourire qui lui coince les joues. Travis m'écoute toujours avec énormément de patience. De temps en temps, il me taxe une cigarette. - Je t'en prends une, mais j'arrête lundi. Alors, tout sourire l'un pour l'autre, on sort le jeu de Yam's et une bouteille de rouge, installés en tailleur dans son studio désert, sur sa moquette d'une épaisseur millimétrique. Ça peut durer tard dans la nuit. Ma femme s'inquiète. Elle n'aime pas trop Travis, à cause de ses tatouages et parce qu'il est toujours tout seul. Quand c'est lui qui vient à la maison, il quitte les lieux avant minuit, le sourire collé à la porte, toujours poli avec ma femme. Elle le trouve obséquieux. Ce sourire, ça l'agace. Son sourire descend les escaliers, se cramponne à la rampe et finit de saluer la compagnie en bas de l'immeuble. Quand je n'entends plus ses pas, je m'en fume une dernière. Notre fille dort depuis longtemps quand j'éteins les lumières, un sourire de souris niché dans son sommeil. Je me retiens souvent de courir la retrouver parce qu'un soir quand j'avais bu j'avais déboulé comme un dingue dans sa chambre pour lui dire Je t'aime tellement. Je croyais chuchoter mais j'avais parlé fort et je l'avais réveillée. Pourquoi il parle si fort, Travis. C'est la question de ma femme.

Il pleut du gel dans le noir, je m'en fiche. Ma clope est détrempée, c'est infumable. Les gens s'embrassent. Une jolie fille se met à danser seule, son mec l'enlace. Ils sont beaux, tous les deux. Ils sont tout jeunes. Là-haut, ils doivent être pas loin du dessert. Ma poche tremble. C'est l'heure du champagne. - Oui, chérie, je vais rentrer. Non, je ne suis pas loin. T'excuse pas, tu sais bien. Elle dort toujours, Louise ? Bien sûr qu'il était super cuisiné, ton sanglier. Écoute, on en reparle plus tard. J'arrive.

Ils me sourient, les amoureux. Ils ont la force de me sourire. Je les envie. Je voudrais être avec eux, je ne sais pas comment faire. Je m'en fous, du sanglier. J'aurais dû parler à ma femme. Ils m'ont fait un signe de la main. La fille a un sourire immense. Je pense que Louise en aura un comme ça, qu'elle sera belle comme ça, parce que je connais son visage, et sa douceur. Comme ma main rangeait le portable, je n'ai pas eu le temps de leur répondre. L'autre, je ne sais pas où elle était. À écraser la clope, peut-être. Je vais rentrer à la maison. Les invités m'attendent, ma femme aussi. Il va falloir que je me déplie. Je ne vais pas m'écrouler comme ça dans la liesse générale, comme il a fait, Travis, deux balles dans le bruit des pétards. J'ai eu le message avant qu'on passe à table.

Publié par Cosmic Dancer à 16:30:44 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) |

La descente au courrier | 05 août 2006

Un ami au visage d'aigle qui avait entre autres particularités une façon déprimante de ne jamais se tromper lui avait dit quelques semaines auparavant « Le ver est dans le fruit ». Au cœur de son existence tourmentée elle avait ressenti la pointe aiguë de la réalité abattre sur son espoir le rideau des fins de représentation.

Je suis seule. Je suis vieille. Je suis laide. Et je pue.

Jour après jour elle chaussait ses chaussons polonais en peau de mouton noir car l'hiver glacial lui aurait sans cela traversé la plante des pieds jusqu'au cou. Péniblement elle avait réussi à prendre la dure habitude de descendre les cinq étages qui séparaient son appartement du rez-de-chaussée où se trouvaient les boîtes aux lettres.

Ces boîtes grises encastrées dans le mur avec leur petite étiquette me font penser à des urnes dans le mur d'un cimetière.

Elle avançait dans le froid, ne trouvant jamais le courage de se couvrir d'un gilet ou d'une veste. Le carrelage roux, la rampe de plastique lisse, le crépi sali des étages, le silence des voisins. Quelquefois une odeur d'ail et de cuisson emplissait joyeusement la cage d'escalier.

Je paie de tout mon corps le droit d'habiter là.

Elle attendait toujours l'heure la plus tardive du matin. Le facteur prenait son temps dans le quartier. Jour après jour elle se cramponnait à la rampe, jour après jour sauf le dimanche. Si un bout d'enveloppe blanche débordait de la boîte, son cœur s'emballait à lui faire mal. Elle braquait son regard sur cette portion congrue de communication, préparait la longue clé de fer blanc et, tremblante, l'introduisait de la main droite dans la serrure tout en tirant brutalement l'enveloppe de la gauche. La fenêtre transparente qui présentait son nom - alphabet programmé dans un listing quelconque - la décourageait aussitôt. Éventuellement gisaient dessous d'autres enveloppes.

Je me demande s'ils continueraient longtemps à m'envoyer leurs factures et leurs pubs si j'étais morte.

Jour après jour et pareillement, la chaleur des lettres qui composaient son identité dans la douceur d'une écriture manuscrite, la chaleur idéale dont ses mains rêvaient de caresser le signe, serait peut-être pour le lendemain.

Publié par Cosmic Dancer à 16:28:00 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) |

Lavomatic | 05 août 2006

La dernière fois je n'y ai pas vraiment prêté attention, Monsieur le Juge. On y allait trop souvent, et puis les bruits de tambour, en ville, c'est du soir au matin. J'avais autre chose à penser, à ce moment-là. Pas assez de contrats pour agrémenter un peu notre train de vie à Miss et moi. On se déplaçait en bus et quand elle était malade, c'était de plus en plus pénible parce qu'elle pesait de plus en plus lourd. Heureusement, c'est arrivé rarement que je la porte à bras ou sur mon dos pour faire les kilomètres qui nous séparaient du médecin. Mais le plus pénible, c'était d'aller à la laverie quand elle était fiévreuse. Mais en même temps, pas le choix. Je ne pouvais pas la laisser seule à la maison, ni régler le problème des draps à la main. D'un autre côté, c'était pas toujours reluisant, le Lavomatic. Et puis ce n'était pas très marrant non plus. C'est dans les spots publicitaires qu'il y a de jolis garçons qui se déshabillent pour enfourner leur jean dans le tambour sous vos yeux gênés, puis s'assoient à vos côtés et vous sourient avec tant d'innocence et de gentillesse que finalement vous tomberiez bien amoureuse, surtout que ça fait un bail. De toute façon, on n'avait pas la télé. Alors vues de l'extérieur, on aurait ressemblé à deux mignonnes, l'une qui attend papa, l'autre qui attend chéri. Fallait nous voir nous activer pendant des heures avec la pâte à sel ou la gouache, les gâteaux anniversaire ou les contes illustrés. Une image d'Épinal. La petite maison dans la prairie.

Mais une fois la nuit tombée, personne ne se rendait compte que je passais mes nuits sur le clavier de mon pécé à stresser pour finir à temps. C'était une double vie et je nageais dans l'épuisement au point qu'un matin, je suis arrivée à l'école avec Miss sur un bras et le sac poubelle sur l'autre. Au point que de plus en plus souvent j'oubliais une salade, une baguette ou le café à la caisse de la supérette. Quand je m'en apercevais, j'avais la flemme d'y retourner. À force, je perdais même les porte-monnaie, comme si je m'en foutais complètement. C'est vrai qu'arrivée à un stade, je m'en foutais complètement. Miss était en pleine forme, on verrait pour le reste. J'étais jeune, athlétique et en parfaite santé, après tout, n'était-ce pas l'essentiel, comme me l'avait appris Tatine. Elle avait récupéré son mari squelettique et numéroté sur le bras dans leur jeunesse, alors après ça, on n'allait pas s'en faire pour grand-chose.

Non, le plus délicat c'était les questions comparatives, quand Miss a commencé à voir que les autres avaient des frères et disposaient de voitures avec des réhausseurs. Elle avait très envie d'un réhausseur. Je ne sais pas ce que ça produisait dans sa tête, mais manifestement ça évoquait un grand plaisir existentiel qui manquait cruellement à sa vie. Je compatissais. Moi à son âge je voulais des stabilisateurs. Les stabilisateurs, c'était deux messieurs en blouse blanche dont la spécialité professionnelle était de parader d'un côté l'autre du vélo de la petite fille, au cas où elle tomberait. On peut dire que ceux-là sont restés du fantasme. Négocier l'absence de voiture ne fut pas trop complexe. Mes parents habitent à la campagne, ils ont toujours des plans de récupération pour tout. Chez eux, c'est le magasin universel. Ils offrirent à Miss un beau vélo tout rose qui égaya ses petites vacances après avoir été testé sur la moquette de l'appartement, avec moi dans le rôle pas évident de la stabilisatrice.

Elle voulait surtout un petit frère. C'était ça qui me brûlait. J'avais perdu un enfant de chagrin quand il était parti. J'étais sûre que c'était un garçon. Je me suis souvent souvenue de ce jour sombre, quand toute ma vie a basculé. Ce jour-là, j'ai senti que c'était fini, la famille, fini, le futur. Un jour de sang et de douleur passé sur le trône en cramponnant mon ventre qui hurlait comme un fou. Je me tenais le ventre comme s'il allait fuir ou exploser. Les larmes giclaient hors de mes yeux comme si elles voulaient me fouetter. Elles se jetaient en gerbes sur les murs lamentables comme mille morts oubliés par tout le monde. La mort réclamait mon enfant, ses doigts glacés fouillaient dans mes entrailles et m'arrachaient la vie. Était-ce elle qui l'avait décidé, était-ce l'enfant, était-ce mon corps, je ne pourrai pas répondre, je ne pourrai pas me pardonner. Quand tout fut terminé, je l'ai vu au fond de la cuvette, petit amas rose pâle renfrogné sur lui-même dans un bain sanguinaire. Le soir même, avant que j'aie eu le temps de lui dire, il m'a annoncé qu'il partait. - Tu n'aurais jamais dû exister, m'a-t-il dit. Depuis, les jours résonnent comme un tambour de nettoyeuse et je me sens spécialement fatiguée.

Ce dont je me souviens bien, c'est quand je suis devenue sourde. C'était un dimanche de septembre, quand les feux mourants du soleil jettent sur l'obscurité leur chaleur rougeoyante. Quand les ors et les roux des arbres hésitent à disparaître dans l'hiver et partent en feuilles avec regret. Quand la nostalgie du passé embellit ce qui fut, s'attachant à n'en retraduire que les instants volés à la réalité. Quand l'espoir se gonfle de vent comme une voile résurgente et que l'appel du futur intact, identique à celui de l'enfance, on ne sait même pas de quelle enfance, de l'enfance inventée elle aussi, se pare de promesses secrètes gorgées de certitudes. Fallait aller à la laverie. Elle était dans une rue en côte, à environ huit cents mètres de chez nous. On pouvait rêver dimanche plus désirable, mais je m'en foutais. Pendant longtemps, j'avais détesté les dimanches, je n'allais pas revendiquer maintenant. Les paumes glacées et irritées par le plastique de l'anse, le cou planqué dans un foulard et l'œil sur les sautillements de Miss, j'avance jusqu'au Lavomatic. Au moment où j'enlève mon ciré, un type arrive en titubant. Sa gueule est déformée par la détresse et par l'alcool, et voilà qu'il dégoupille sa braguette et, le temps que je comprenne, envoie un grand jet de pisse dans un tambour ouvert. Après ça, il s'écroule comme une masse. Quand il tombe, toute l'odeur de l'alcool mêlé de tout se répand dans la salle en effluves écœurantes. Ça pue le mauvais vin, le stupre, la pisse, la sale bière et le tabac froid. Il est boursouflé de partout. Quand je l'ai touché, je me suis retrouvée avec du sang et des vomissures sur les mains. Je peux vous dire que c'était dégoûtant. Miss hurlait de peur, la pauvre petite. Donc j'ai récupéré les sacs, couru à la cabine téléphonique la plus proche appeler le 15, et trouvé difficile la dure vie des pompiers et des flics de province qui connaissent ces gars-là et ne savent plus comment faire parce que c'est tous les mois pareils quand ils reçoivent leur èrèmi à La Poste. Moi, j'étouffe tout à coup. Je ne sais plus où est Miss ni ce que les gars m'ont dit avec leur uniforme. Quand le Samu embarque le type, pendant que les gyrophares en envoient de toutes les couleurs dans la grisaille, pendant que Miss s'accroche à ma main en se tortillant les pieds, je deviens sourde. Quelque chose a pété dans ma tête. Après, je ne suis plus sûre de rien.  Le visage tuméfié du bonhomme, le tambour du Lavomatic, les flics gentils, les infirmiers compatissants, les arcs-en-ciel des gyrophares, ce corps allongé dans la rue... Vous me dites que c'est le père de Miss, Monsieur le Juge. Que je l'ai tué. Je vous crois.

Publié par Cosmic Dancer à 16:25:44 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) |

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