• Préfère donc une bonne cuisinière aménagée

    Victor Keppler - Housewife in kitchen

    Ayant lu sur un blog estimable une lettre d'Artaud à une femme - qui était-ce ? - qui me rappelle une discussion d'hier les orteils dans le sable brûlant, je la publie ici avec ce qu'elle me donne envie de répondre, et remercie l'auteur du blog en question.

    "DEUXIEME LETTRE DE MÉNAGE
    J'ai besoin, à côté de moi, d'une femme simple et équilibrée, et dont l'âme inquiète et trouble ne fournirait pas sans cesse un aliment à mon désespoir. Ces derniers temps, je ne te voyais plus sans un sentiment de peur et de malaise. Je sais très bien que c'est ton amour qui te fabrique tes inquiétudes sur mon compte, mais c'est ton âme malade et anormale comme la mienne qui exaspère ces inquiétudes et te ruine le sang. Je ne veux plus vivre auprès de toi dans la crainte. J'ajouterai à cela que j'ai besoin d'une femme qui soit uniquement à moi et que je puisse trouver chez moi à toute heure. Je suis désespéré de solitude. Je ne peux plus rentrer le soir, dans une chambre, seul, et sans aucune des facilités de la vie à portée de ma main. Il me faut un intérieur, et il me le faut tout de suite, et une femme qui s'occupe sans cesse de moi qui suis incapable de m'occuper de rien, qui s'occupe de moi pour les plus petites choses. Une artiste comme toi a sa vie, et ne peut pas faire cela. Tout ce que je te dis est d'un égoïsme féroce, mais c'est ainsi. Il ne m'est même pas nécessaire que cette femme soit très jolie, je ne veux pas non plus qu'elle soit d'une intelligence excessive, ni surtout qu'elle réfléchisse trop. Il me suffit qu'elle soit attachée à moi. Je pense que tu sauras apprécier la grande franchise avec laquelle je te parle et que tu me donneras la preuve d'intelligence suivante : c'est de bien pénétrer que tout ce que je te dis n'a rien à voir avec la puissante tendresse, l'indéracinable sentiment d'amour que j'ai et que j'aurai inaliénablement pour toi, mais ce sentiment n'a rien à voir lui-même avec le courant ordinaire de la vie. Et elle est à vivre, la vie. Il y a trop de choses qui m'unissent à toi pour que je te demande de rompre, je te demande seulement de changer nos rapports, de nous faire chacun une vie différente, mais qui ne nous désunira pas.
    Extrait de L'ombilic des Limbes, Le pèse nerfs"



    Dommage qu'Artaud n'ait pu concevoir qu'il puisse coexister en une femme, puisque c'est de femme qu'il est question, une polyvalence des désirs, des aspirations, des capacités à s'inscrire dans une vie à double tiroir, celle d'un quotidien où un amour ultime a toute place en son cœur et ses gestes, et celle de l'errance en esprit qui donne parfois lieu à des œuvres.
    Je me demandais récemment si dans l'histoire de l'art et de la littérature on avait jamais su qu'une artiste aurait, mais enfin ce choix délibéré de confort ou plus exactement ce fantasme persistant de confort conjugal froidement déterminé et assumé en pleine lucidité, serait de tout temps le corollaire d'une réussite, qu'une femme artiste aurait embauché comme partenaire un métrosexuel à elle entièrement dévoué. Je dis métrosexuel parce qu'ils s'appliquent tant à se faire ménagères des temps modernes.
    En revanche on a pu connaître des couples exerçant chacun leur propension forcément assez maladive selon ces mêmes critères - nos ancêtres dans les cavernes étaient donc d'immenses névromanes (ou névromanesses ? comment savoir), déjà, avec leur manie de peindre les parois obscures - à épancher leur conscience avec plus ou moins de bonheur et ce sans souffrir d'inanition manifeste, qu'il s'agisse de la préparation des repas ou de la tendresse horizontale et verticale. Bref, ce désir, disons-le, de femme-mère, dénie à la génitrice aussi la possibilité d'exister autrement que dans la contrainte des jours. C'est triste.
    Plus affligeant encore, ce romantisme de l'éloignement qui au fond refuse de libérer cette seconde femme, celle des songes et des rêves, celle avec qui la vie n'aurait peut-être pas été toujours aussi tranquille qu'une soirée devant la télé et un déjeuner chez les beaux-parents le dimanche, mais pas moins paisible, profondément, pour autant.
    Il y a aussi que ça revient à dire que les femmes intelligentes et créatives sont invivables, nécessairement déséquilibrées - tandis que la normopathie qui cache ses vices sous ses vertus serait l'image même de la santé mentale (ô familles désastreuses qui renouvellent à la chaîne les candides désespoirs) - et que rien ne vaut une douce duègne agitant la cloche à l'heure des repas et le caleçon à celle du réveil.
    Oui, vraiment, c'est triste. Et ce d'autant qu'à l'autre bout de la lettre, la femme en question se résoudra sans doute plus difficilement, voire jamais, à s'accommoder d'un ours en peluche à mains d'homme pour les travaux domestiques et l'assurance de développer son soi à la postérité générale dédié. Je ne suis pas certaine, d'ailleurs, que si elle s'y résignait je l'estimerais pour ça, cette forme d'intelligence exclusivement concentrée sur la préservation de sa personne et l'entretien de son nid, ce calcul d'anticipation où la vie amoureuse (encore un gros mot) sourit au carriérisme - non sans être assorti d'un sacré poil dans la main qui rechigne à passer le balai ou à éplucher les oignons au nom de son génie à choyer.
    Cela dit on constate également qu'un accord tacite entre gens disons moins enclins à la rêverie unit assez souvent des couples sans amour. Puisque ce dernier est une valeur obsolète. A tort ou à raison. A tort ou à raison tandis que la valeur famille connaît un bel essor, quel qu'en soit le visage et quels qu'en soient les crimes silencieux, et avec elle la valeur patrimoniale mais non au sens d'une transmission d'amour et de tension, d'attention, justement, vers la bonté, la beauté, la fragilité de la vie et ce courage qu'il faut pour l'aimer vaille que vaille, par exemple, non, au sens d'une transmission de l'acquis immobilier et du portefeuille en Bourse.

    Moralité : C'est pas parce qu'on a des neurones qu'on n'aime pas cuisiner. Pfff.

    Aveu : J'ai recadré la photo qui ouvrait sur une perspective spirituelle, avec la hauteur himalayenne des séries de plats derrière la maîtresse de maison, sans toutefois insinuer méchamment qu'il ne se produit rien de particulier au-delà de sa permanente.

    Sollicitation : Maq, j'ai recherché en vain le mail où tu m'avais envoyé un petit film américain des années soixante, charmante illustration du comportement que doit adopter une jeune femme pour en devenir une bonne. Si tu passes par ici, merci de me donner le lien.

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :