Le dernier bouquin d'Eric Zemmour, Petit Frère, a déclenché des polémiques. J'aimerais prendre le temps d'en parler parce que je l'ai lu aussi, engagée à le faire par mon amie Maquettes dont je publie ci-dessous le témoignage, les méandres de la vie l'ayant conduite à vivre en temps et lieux ce que Zemmour "narre". Nous nous posons les mêmes questions et notamment celle-ci : comment un journaliste en vient-il à accréditer une thèse visant à travestir un meurtre sauvage en acte antisémite et tentant de faire de la victime un nouvel Ilan Halimi mort, lui, d'avoir été un enfant juif ?"MA VIE EST UN ROMAN.
Oui, enfin, quatre ans de ma vie sont dans un roman, j'exagère un peu.
J'ai habité longtemps le sage quinzième arrondissement de Paris. J'y ai rencontré ma moitié et fabriqué un bébé aussi.
Le dernier appartement devenant très petit et l'occasion s'étant présentée, nous sommes partis vivre à l'autre bout de la ville.
Je connaissais un peu le quartier, j'y avais travaillé pendant cinq ans. Il n'était pas encore à la mode, pas de cafés, pas de magasins bobos multicolores, les quais du canal plutôt déserts de jour comme de nuit. Je ne m'étais jamais aventurée plus haut que la place du Colonel Fabien, la pause repas étant courte.
Lorsque nous avons su que nous allions habiter le quartier, nous sommes venus en repérage. Des constructions datant des années 80, des passages piétons bordés d'espaces verts, des terrains de sport, une crèche en bas de l'immeuble, un centre d'animation avec de nombreuses activités pour les enfants, le parc des Buttes Chaumont à deux pas et La Villette à quelques stations de métro. Une HLM, oui, mais à visage humain.
Nous étions contents.
Les voisins étaient sympathiques, il n'était plus tabou de s'adresser la parole. Nous avons lié amitié avec de jeunes parents rencontrés dans les jardins alentour ou à la crèche. Une prof de chimie dans une zep de banlieue, une étudiante bio et très catholique, un papa gâteau (corne de gazelle, plus précisément) à la recherche d'un boulot, des personnes plus âgées qui avaient vécu la mutation du quartier, un prof de danse attiré par l'embourgeoisement du secteur...
Je commençais à ouvrir les yeux.
J'en ai eu marre de voir les jardins saccagés. De me faire frôler par des scooters fous avec mon fils à la main. De pousser les jeunes encapuchonnés qui traînaient devant la porte à toute heure. De lire des tags pleins de fautes d'orthographe appelant au jihad ou des croix gammées peintes à la va-vite durant la nuit et vite lessivées par la DPE au petit matin. De voir les matelas ou une télé balancés par la fenêtre au pied de la crèche. Les merdes de chiens ou les crachats pousser sur les pavés. Des îlotiers regarder ailleurs lorsqu'ils passaient devant l'immeuble, d'entendre les hurlements de la petite fille lorsque son père battait sa femme, de voir des habitants anciens remplacés par des cas sociaux.
Et puis j'ai atterri.
Un jour, après quelques échauffourées avec la police et une voiture brûlée dans le parking, le maire est venu parlementer avec les habitants du quartier, une caméra de FR3 le suivait.
Les jeunes, en retrait, ricanaient dans leur coin. Seules les personnes âgées se plaignaient, réclamant plus de sécurité. J'ai cru bon d'aller vers le clan des capuches. Que souhaitaient-ils ? Pourquoi ne pas saisir l'occasion pour participer au débat ?
Leurs seules demandes : les terrains de sport ouverts la nuit (une maison de vieux les surplombait) et MTV POUR TOUS. (Je précise que chacun payait quelques euros dans les charges qui offraient l'accès au câble, ce que nous n'avions pas dans notre logement privé du sud de Paris.)
Les Grands Frères des associations de quartier les "chauffaient" discrètement, à l'arrière.
Bien sûr, rien n'a changé.
Nous apprenions souvent qu'il s'était passé "des choses" au cours de la nuit. Parfois une descente de police, parfois une partie de stock-car dans le parking, parfois un jeune parti en prison pour un moment, une mare de sang dans l'escalier, le gardien qui avait échappé à un coup de feu, les caves forcées et vidées...
La dernière année, nous avons connu l'apogée des violences.
C'est ce qui devait bien finir par arriver, trop d'électricité dans l'air.
Un jeune fut assassiné dans le parking. Extrêmement sauvagement.
Un jeune homme, DJ au Queen, d'origine juive.
L'assassin était musulman.
Et c'est là que tout a dérapé.
D'un fait divers, certains ont voulu faire un acte antisémite caractérisé.
Un "roman" raconte cette histoire.
Petit Frère d'Eric Zemmour.
Je viens de le finir et peut-être que je peux me permettre d'en parler, en voisine.
Je ne critique pas le choix de l'auteur de s'inspirer d'un fait réel, il n'est pas le premier.
Je qualifierais plutôt son roman d'enquête journalistique enrobée d'un papier doré romancé, ce qui est malin de sa part.
Il a créé une petite polémique médiatique, c'est comme cela que j'en ai entendu parler pour la première fois.
Mais plusieurs choses me posent problème.
En vrac :
Pourquoi appeler "roman" un récit où je peux reconnaître chaque personnage ?
Je peux nous reconnaître d'ailleurs, nous sommes le petit couple propre sur lui qui laisse sa place à la famille polygame que décrit l'auteur. C'est rigolo mais c'est caricatural.
Pourquoi transformer l'assassin en nouvelle recrue de la mosquée du coin alors qu'il s'agit de son frère ?
Pourquoi ne pas mettre le doigt sur la responsabilité des HLM, de la ville, de la mairie sur le peuplement des logements ?
Le meurtrier était malade, sa mère était malade, son père inexistant... Il était connu de la police, il avait déjà fait un tour en HP, personne ne le suivait ?
Nous sommes allés au cimetière comme de nombreux habitants de l'immeuble, en voisins, un geste humain il me semble, et pas un symbole communautaire.
Non, nous n'étions pas tous juifs comme le prétend l'auteur.
Quand une famille juive pratiquante reçoit à sa table un ami d'enfance qu'elle qualifiera plus tard de meurtrier antisémite, il me semble qu'il y a un petit problème. Etaient-ils aveuglés par leur amitié à ce point ? On choisit ses amis, en tout cas on peut conseiller un fils qui vit sous son toit. Mais il est vrai que l'amitié entre un dealer et un oiseau de nuit, c'est vieux comme le shit ou la coke.
Je comprends à quelle conclusion politique ou sociale Zemmour essaie de nous emmener mais je suis gênée par le procédé de travestissement de la réalité.
Voilà, nous n'avons pas signé la pétition qu'a fait circuler la famille de la victime pour faire partir la famille de l'assassin.
La Ville a proposé que la première soit relogée ailleurs, plusieurs propositions, comme il est de bon ton, à titre humanitaire.
Ils ont refusé.
Œil pour œil, dent pour dent...
Et nous sommes passés du côté des méchants.
J'ai aimé ce quartier avant les bobos, les quais ont du charme, une certaine "atmosphère", comme le dit Arletty sur le pont de la Grange aux Belles. J'ai aimé nos rencontres, la prof de chimie, la jeune catho illuminée, la dame arabe qui m'a demandé un jour si je me plaisais dans l'immeuble en s'excusant de ne pas m'avoir questionnée plus tôt à ce sujet, Ilias le pote de crèche et Juju la fiancée de Baz, j'ai aimé la grosse dame à l'accent parigot et sa copine au petit chien, la voisine seule avec ses enfants qui m'a offert un bouquet pour notre départ...
Parce qu'on est partis. On a pu.
Avec le regret qu'un petit coin de paradis soit devenu un enfer. Au mépris de la majorité de ses habitants.
Sur un panneau de la Ville, on pouvait lire qu'à l'emplacement de l'immeuble se trouvait le gibet de Montfaucon autrefois...
Oui ?