N'est-il pas remarquable qu'à quelques heures du 1er Mai - on l'écrit avec une capitale, une majuscule pour les néophytes - not'président salue "la France qui travaille". 1er Mai que l'on soigne même d'un trait d'union dans le calendrier des correcteurs pour signifier qu'il s'agit d'un jour particulier, d'un jour en soi, d'une date d'exception, comme on orthographie les noms de ceux dont on estime qu'ils sont devenus des monuments publics dignes d'orner les avenues ou les ZEP : place André-Malraux, boulevard Saint-Michel, lycée Blaise-Pascal, par exemple.
Président, je vais te dire un truc à toi qui t'adresses si familièrement à moi que le tutoiement s'impose dorénavant. Là je travaille, mais avant je travaillais aussi. Et desfois je ne travaillais pas. Quand je ne travaillais pas, je ne mangeais pas toujours à tous les repas et j'écrivais plus souvent, éventuellement, je veux dire, quand je n'avais pas cette faim au ventre, relativise si tu préfères, ce "petit creux" qui enchante les magazines "générationnels" ou "sexuellement orientés", de ceux qui t'atomisent - mal du siècle - et cette angoisse insondable au cœur à se demander comment négocier le paiement du loyer, celui des charges.
Maintenant que je travaille, pour de vrai si je puis dire, avec un contrat en bonne et due forme, je mange un peu plus que lorsque je travaillais, lorsque je travaillais sous-payée et sur-plannifiée je veux dire, enfin je précise, sept jours sur sept de 9 heures à 20-24 heures, soyons clair, et que je vivais sans la sécurité sociale qui permet de s'affoler pour une toux, une dent de travers, un œil tordu ou un doigt gourd. Quand je ne travaillais pas, je cherchais du travail non par goût de l'esclavage mais par revendication de l'estomac, de l'intestin grêle, du gros intestin, du foie, de la vésicule biliaire, des reins et autres mignardises. D'un vulgaire, franchement. Pfff. Indigne d'une nana, qui plus est.
Quand je ne travaillais pas, je veux dire pas vraiment, c'est-à-dire dans les règles que je caressais en pensée, élevée à la prolo dans l'amour de la République, l'Etat c'est toi, c'est moi, il existe une communauté dont nous sommes les garants solidaires, tu vois, Président, ce genre de fadaises que tes comportements d'égotiste à la traîne - ton modèle social en déroute chez les conservateurs américains lorgnant sur le nôtre que tu réduis en poudre - jugent has-been, je travaillais quand même.
A rester debout et digne, à espérer au monde, à éduquer une gosse.
Je n'ai nonobstant pas pour autant l'album familial nostalgique de combats qui dans une autre vie auraient été menés par, par exemple, des parents militants communistes alors que les miens ne l'étaient pas, tu vois, pas d'enracinement expliquant sociologiquement l'état de mes lieux aujourd'hui, tu vois, dans ces célébrations du pour-ou-contre Mai-68 (relis plus haut), par exemple, ces pets dans la poussière qui te justifient à tes yeux et à ceux de tes détracteurs pathétiques. Bon article dans Marianne, à propos. Ce n'est pas systématique.
Mais vois-tu, Président, moi qui n'avais jamais de la vie connu les jours fériés et les semaines où tu penses le dimanche, le samedi, le vendredi éventuellement, à autre chose que te coller le cerveau sur tes impératifs professionnels, ce petit moi qui devrait finalement se fondre dans ton grand projet d'une France qui en bave et pas suffisamment, ce petit moi dont les frontières sont étroites par choix non névrotiques, Président, mais philosophiques, métaphysiques (pouah, on ne l'a pas vu à la télé, ça) et politiques (heing ?), ce petit moi t'offre une fleur de muguet, elles t'offrent une fleur parce que tu le vaux bien, toi dont les rêves d'enfant du siècle aussi, plus âgé que moi, ne rencontreront jamais les miens et jamais ceux de ceux que j'aime parce que tes discours spirituels, mon'président, meurent comme vagues à marée basse au regard d'une littérature que tu n'aimes que best way-best selling, une fleur disais-je, de celles qu'on assemble en usine quand on est étudiant salarié à la chaîne en intérimaire et qu'on en remercie le Bon Dieu de pas l'être à vie, de celles qu'on enrubanne quand on fait des heures supplémentaires depuis bien avant la querelle des 35, de celles qu'on vend dans la rue en ravalant ce qu'on est. Un has-been d'être humain, au fronton des droits de l'homme.
Oui ?