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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice

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Une belle rencontre | 07 octobre 2007

Un malheur n'arrivant jamais seul, un tien vaut mieux que deux tu les auras, j'étais partie muser dans la douceur de l'air, maussade mais heureuse de marcher, goûtant la bonté de la ville, furtive voyeuse près des fenêtres de rez-de-chaussée, humant les vies comme on respire l'air matinal, en vie, encore en vie, ces vies bourgeoises au fronton des immeubles rénovés, festives, colorées, sûres d'elles-mêmes, ces vies modestes dans des habitations modestes, avec des meubles modestes et des horaires modestes, ici intérieur chic et smart, là au mieux meubles hérités d'humbles grand-mères, vestiges désuets d'un temps où acquérir un "salon" et un "buffet" correspondait à l'expression d'une réussite prolétaire, une harmonie, des retrouvailles avec une tradition familiale plus ancienne, subrepticement transmise : un patrimoine. Mais pas à moi, par exemple, qui méprise les meubles, sauf mon lit, mon bureau, ma bibliothèque. Mais pas à moi non plus, ces espaces néo-riches où se bousculent d'autres signes, et notamment le vide. Le vide que j'aime est anarchique, il me dit "va", je lui réponds "bien, j'ai besoin de place pour danser". Et ce ciel, toujours ce ciel sans nom dont j'aime l'imbécile folle qu'il fait de moi, enfin chat, enfin lézard, enfin oiseau, personne.
Caressée par un vent juste chaud, dorlotée par les lumières violettes du crépuscule, j'allais tout à coup rassurée, mes morts veillant sur mon épaule. Leurs visages dépliés par la mémoire, des myriades de moments entre nous, des phrases, des éboulements fractionnés de phrases, leur absence acceptée, enfin, le détestable éblouissement de ceux qui restent et mangent avec les yeux, les oreilles, la bouche, avec le corps tendu dans son entier désir, sa frénésie bienveillante, sa dictature choyée - ô toi, viens là que je t'embrasse. Avec mes morts sur une épaule et mes vivants fragiles sur l'autre.
Les étourneaux en bande, évidemment - ceux-là ont toujours l'air d'annoncer les tempêtes, criards, innombrables, leur masse infime en se rassemblant crée de grands flots noirs asphyxiant l'air - chiant partout, j'ai changé de trottoir, mal m'en prit.
Le type m'avait vue arriver, et moi je l'ai senti venir. Il puait, celui-là aussi. Il transpirait l'alcool et le malheur sexuel.
J'ai serré le sac dans lequel la bouteille que je venais d'acheter se trouve. Accéléré le rythme. Lui aussi. Encore un peu plus vite. Lui aussi. Plus lentement. Lui encore. Change de trottoir, tant pis pour les crottes. Change de trottoir. Cent mètres, deux cents, trois cents, cinq cents, il marche exactement à mes côtés, épaule contre épaule, pas dans les pas, souffle dans le souffle. Je m'arrête et le regarde, il fixe mon regard, muet, les yeux glauques. Je vois.
Je vois ce que tu penses faire, mon connard, avec ton mètre quatre-vingt quinze et tes cent kilos dépassés. Je vois que tu n'as pas une seule seconde l'intention de parlementer. Qu'on est dimanche, que la nuit tombe, que les rues sont vides. Et qu'en bon prédateur d'un soir, t'as reniflé ma chiffonnade et décidé, impardonnable, d'interrompre ce chemin de chagrin que mes morts berçaient tendrement.
Sans parler, oh je sais, fais un pas de plus et dans ta tronche de misérable je vais exploser ma bouteille, un petit vin, pas bien cher mais mal embouché. Tu le sens et me fais savoir d'une lueur salace dans ta pupille de décrépit que t'en rigoles, l'avantage physique est pour toi. T'es prêt, tu crois tenir ta proie. Tout se presse en moi, nos discussions d'hier sur l'amour, tous ceux qui sont morts sans le connaître, la loterie générale, l'amour, ceux qui sont morts en l'ayant connu, ceux qui s'en fichent tant que la vie y est.
Et puis miracle, deux femmes viennent de sortir un chien, je n'ai jamais autant aimé les chiens et les femmes seules qui les promènent pour polluer crassement les trottoirs, oui, chie, petit chien, mais pas trop vite, laisse-moi juste le temps d'arriver : - Bonsoir, joli temps pour un mois d'octobre !
Et elles, ô perles, me dévisagent, comprennent en une fraction de seconde, le type vient de nous dépasser, se retourne, file, se retourne encore. M'attend au coin de l'immeuble, on le vérifiera après. La jeune femme m'invite à rentrer : - Je t'emmène chez toi, j'ai ma voiture. - Tu prends un verre ? - Non merci, en ce moment, j'ai le moral brisé. Ce qui compte, c'est de faire de belles rencontres.

Publié par Cosmic Dancer à 20:57:38 dans Inaimables humeurs | Commentaires (34) |

A nos chagrins | 07 octobre 2007

© Howard Norfolk

Jean-Jacques est mort. Plus d'objectif en noir et blanc, plus d'engueulades, plus d'agacements, plus d'amabilités limites. Jean-Jacques est mort. 43 ans. De la mort des damnés de l'amour, alcool, cigarette, étiolement, petits délabrements progressifs quand tout désir fuit peu à peu, celui d'être heureux, celui de vivre, un renoncement latent, malgré les ruées nocturnes et les kilomètres de pellicule comme autant de tentatives de s'accrocher au monde, si fier parfois de ces stries de lumières captées dans des instants de pure grâce, et cet amour pour le portrait, les autres, rendre aux autres la beauté en eux qu'ils ignorent, à ne pas recevoir s'employer à donner, frénétique, les cheveux en vrac, le corps ignoré. Tu fais chier, Jean-Jacques. J'aimais bien nos emportements. "Nous savons qu'on ira un par un, vivons, nous, je n'encaisse pas, tu sais, mais nous vivons encore." Oui, amie, vivons encore...

Ce "vivons" traverse les pupilles comme une chanson d'âcre douceur.

Cette envie de lagon qui insiste.

Publié par Cosmic Dancer à 13:47:44 dans Pirouettes et trémolos | Commentaires (0) |

Le ciel est par dessus les toits | 05 octobre 2007

Cette clémence par-dessus les toits, rengaine de poète oubliée depuis belle lurette - pas sa chaleur -, je la prenais comme assoiffée d'eau pure et pourtant je marchais inaimable comme je sais faire, martiale, dure, empruntant le petit chemin de raccourci de la tour hlm à la rue reconstruite où plus personne ne bouge. Chaque matin, le boulanger m'étonne. Il vend dix, vingt pains, un croissant, toujours bonhomme, plaisant, la vitrine ne ressemble à rien. La buraliste a les joues qui se creusent, mauvais signe, elle semblait épuisée, ce soir, elle se taisait comme de coutume au bar, patiente avec le pouche du coin - je me targue de vivre épinglée au-dessus de la moyenne nationale de chômeurs de longue date, ravagés, fringués comme des sacs, le visage tristement buriné, trop vieux pour retrouver un job, trop jeunes pour pouvoir s'en passer, fantômes pénibles dans cette rue bien aménagée dont la proprension à s'aveugler est probablement tout à fait salutaire, pour un temps. Je les trouve là, relatant les exploits de leur jeunesse comme on s'invente des velléités, minables, avachis, au ballon dès neuf heures, au ricard le restant de la journée. Le coiffeur tente de tirer l'épingle - "rendez-vous ? non, je suis débordé" -, petite mèche minette, très occupé. J'aime les odeurs de mon quartier, les mômes drus juste polis, les rides inhabituelles des vieux, le fou avec ses chiens qui court dans l'escalier dès qu'il entend ma porte, on me raconte que sa femme le battrait, lui, un Gitan pure souche, rendez-vous compte !

La musique au creux des oreilles, je bénis l'absence, la mienne. D'autant qu'elle ne ressemble à rien. Paysages, urbains pas urbains, circulez, croisons-nous civiques, nul besoin de présentations. Rues, rues de villes, passants, ruines, rénovations, permettez que je m'omette.

Tu sais, toi, qu'on n'est pas au pays des Hobbits. Ta détermination têtue, cette mauvais foi qui te va si bien à te convaincre du contraire t'honore, c'est ta certitude de chrétien, et pourtant je vois qu'en la matière tu ne revendiques jamais rien, jamais rien d'autre que cette propension agaçante à aimer le monde sans distinction, surtout quand tu fais un grand geste qui balaie l'assemblée bovine, heureuse, contente, satisfaite, pas de problème, joufflue, riante, repue, bénèze, tu reprends ta guitare, tes claviers, t'es tout beau avec ton blouson et tes doutes. Ils ne te voient pas, eux, là, adorables mignons festifs trinquant, youpilalère, ils ne voient pas non plus le poète, le quinqua seul, dégingandé, poète comme je suis reine de France mais assuré, fort d'un salaire et calamiteusement mécène.

La comédie, un art majeur.

Publié par Cosmic Dancer à 21:09:01 dans Pirouettes et trémolos | Commentaires (6) |

Amour et partage | 05 octobre 2007


En référence à cet article sur les menus scolaires à Lyon paru ce jour sur Agoravox. Un peu d'humour dans ces temps bruts (reconnaissance éternelle OBL).


- NOTE DE SERVICE -
De : Cécile MARTIN - Direction des Ressources Humaines
A : Tous les salariés
Date : 01 / 12
> Sujet : Fête de Noël

Chers tous,
Je suis heureuse de vous informer que la Fête de Noël de la Compagnie aura lieu le 23 décembre, à partir de midi, dans les salons privés de notre Grill House. Il y aura un bar payant avec tout un choix de boissons ! Nous aurons aussi un petit groupe musical amateur qui chantera des cantiques, alors n'hésitez pas à chanter avec lui. Et ne soyez pas surpris de voir arriver notre PDG déguisé en Père Noël !!
Le sapin sera illuminé à partir de 13 heures.
Les échanges de cadeaux entre les membres du personnel pourront se faire à partir de ce moment-là. Cependant, pour ne gêner personne financièrement, aucun présent ne devra dépasser une valeur de 10 euros.
Joyeux Noël à vous tous et à vos familles.
Cordialement,
Cécile.


- NOTE DE SERVICE -
De : Cécile MARTIN - Direction des Ressources Humaines
A : Tous les salariés
Date : 02 / 12
Sujet : Fête de Fin d'Année

Chers tous,
La note d'hier n'avait bien sûr pas pour but d'exclure nos employés de confession juive. Nous savons que Hannoukah est une fête importante qui coïncide souvent avec Noël, même si cela n'est pas le cas cette année. La même optique s'applique à tous ceux de nos employés qui ne sont ni chrétiens ni juifs. Pour calmer les esprits et ne vexer personne, toutes nos Fêtes de Noël s'appelleront désormais Fêtes de Fin d'Année.
Nous n'aurons par conséquent ni sapin ni cantiques, mais d'autres musiques pour votre plus grand plaisir.
Tous contents, maintenant ?
Cordialement,
Cécile.


- NOTE DE SERVICE -
De : Cécile MARTIN - Direction des Ressources Humaines
A : Tous les salariés
Date : 03 / 12
Sujet : Fête de Fin d'Année

Je m'adresse à la personne membre des Alcooliques Anonymes qui souhaitait qu'il y ait une table pour les non-buveurs et qui n'a pas donné son nom. Je suis heureuse de pouvoir répondre favorablement à sa demande, mais si je mets sur la table une pancarte « Réservé aux Alcooliques Anonymes », vous n'aurez plus du tout d'anonymat !! Comment puis-je résoudre le problème ? Une idée, quelqu'un ?
De plus, sachez qu'on laisse tomber les échanges de cadeaux : aucune remise de présents ne sera autorisée, suite au préavis de grève déposé par la CGT et FO qui estiment que 10 euros pour un cadeau c'est trop cher, et suite à la pétition signée par tous les cadres qui estiment que 10 euros pour un cadeau c'est minable et mesquin.
On va y arriver,
Cécile.



- NOTE DE SERVICE -
De : Cécile MARTIN - Direction des Ressources Humaines
A : Tous les salariés
Date : 04 / 12
Sujet : Fin d'Année

Quelle diversité de cultures dans notre Compagnie !!
Je ne savais pas qu'exceptionnellement cette année le Saint Mois du Ramadan commençait le 20 décembre, avec son interdiction formelle de consommer toute boisson ou nourriture de toute la journée. Nous pouvons bien sûr comprendre qu'une réception festive à cette époque de l'année ne cadre pas avec les croyances et les pratiques de nos amis salariés musulmans. Devant la Fatwah prononcée à son encontre par l'Imam de notre ville à leur demande, notre PDG propose que les repas destinés à nos salariés musulmans soient congelés jusqu'à la fin du Ramadan ou gardés au chaud pour qu'ils puissent les emporter chez eux le soir. Notre PDG certifie en outre qu'ils ne contiendront pas de porc, même si l'entreprise dirigée par son frère s'appelle « Tout est bon dans le cochon ».
Par ailleurs, je me suis arrangée pour que les femmes enceintes aient une table au plus proche des WC et les abonnés aux Weight Watchers le plus loin du buffet des desserts. Je confirme aussi que les gays et les lesbiennes pourront se regrouper et que chaque groupe aura sa table pour ne pas avoir à se mélanger. En revanche, non, aucun travestissement en Drag Queen ne sera toléré, avec ou sans play back de Dalida. Oui, les diabétiques auront des sièges surélevés et des fruits frais en dessert, sachant que le restaurant ne pourra confectionner de dessert sans sucre.
Ai-je encore oublié quelque chose ?
Cécile.



NOTE DE SERVICE -
De : Cécile MARTIN - Martyr des Ressources Humaines
A : A vous tous, salariés de MERDE !!!!!
Date : 10 / 12
Sujet : SALOPERIE de Fin d'Année

Les végétariens, maintenant !! Il ne manquait plus que ça !!!!
J'en ai plus que marre, nous maintenons cette réception au Grill House, que cela vous plaise ou non. Vous n'aurez qu'à vous asseoir le plus loin possible du grill à viande pour brouter vos salades à la con et têter vos putains de tomates bio.
Vous avez pensé à la douleur des salades et des tomates quand on les coupe ? hein ??
Elles ont des sentiments et sont vivantes, elles aussi. Elles sont comme moi, elles HUUURLENT !!
Maintenant le premier qui me demande du pinard sans alcool je le transforme en pompe à merde et je vous souhaite une fête archi pourrie, bande d'abrutis congénitaux !!!!
Allez vous faire foutre,
Cécile.



- NOTE DE SERVICE -
De : Danièle LECOURBE -
Directrice intérimaire des Ressources Humaines
A : A tous les employés
Date : 14 / 12
Sujet : Cécile MARTIN et les Fêtes de Fin d'Année

Je pense pouvoir parler au nom de tout le monde pour souhaiter un prompt rétablissement à Cécile MARTIN, à qui je continuerai de transmettre vos cartes.
En attendant son retour, je la remplace et vous annonce que notre PDG a décidé d'annuler notre Fête de Fin d'Année et d'offrir à tous la journée du 23 décembre sans perte de salaire.

Publié par Cosmic Dancer à 16:06:21 dans Infos à peine pratiques | Commentaires (8) |

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier | 05 octobre 2007


Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l'apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n'atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d'un souffle de vent dans la cime d'un arbre, je me dépêche de m'emparer de ma victime.

Qu'ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l'effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.


Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir - aime-les tous ! Je suis ton talent - fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance - seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude - méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort - alors tranche !


Stig Dagerman - Notre besoin de consolation est impossible à rassassier. Texte ici.

Publié par Cosmic Dancer à 12:11:32 dans Ce goût des autres | Commentaires (7) |

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