Un malheur n'arrivant jamais seul, un tien vaut mieux que deux tu les auras, j'étais partie muser dans la douceur de l'air, maussade mais heureuse de marcher, goûtant la bonté de la ville, furtive voyeuse près des fenêtres de rez-de-chaussée, humant les vies comme on respire l'air matinal, en vie, encore en vie, ces vies bourgeoises au fronton des immeubles rénovés, festives, colorées, sûres d'elles-mêmes, ces vies modestes dans des habitations modestes, avec des meubles modestes et des horaires modestes, ici intérieur chic et smart, là au mieux meubles hérités d'humbles grand-mères, vestiges désuets d'un temps où acquérir un "salon" et un "buffet" correspondait à l'expression d'une réussite prolétaire, une harmonie, des retrouvailles avec une tradition familiale plus ancienne, subrepticement transmise : un patrimoine. Mais pas à moi, par exemple, qui méprise les meubles, sauf mon lit, mon bureau, ma bibliothèque. Mais pas à moi non plus, ces espaces néo-riches où se bousculent d'autres signes, et notamment le vide. Le vide que j'aime est anarchique, il me dit "va", je lui réponds "bien, j'ai besoin de place pour danser". Et ce ciel, toujours ce ciel sans nom dont j'aime l'imbécile folle qu'il fait de moi, enfin chat, enfin lézard, enfin oiseau, personne.
Caressée par un vent juste chaud, dorlotée par les lumières violettes du crépuscule, j'allais tout à coup rassurée, mes morts veillant sur mon épaule. Leurs visages dépliés par la mémoire, des myriades de moments entre nous, des phrases, des éboulements fractionnés de phrases, leur absence acceptée, enfin, le détestable éblouissement de ceux qui restent et mangent avec les yeux, les oreilles, la bouche, avec le corps tendu dans son entier désir, sa frénésie bienveillante, sa dictature choyée - ô toi, viens là que je t'embrasse. Avec mes morts sur une épaule et mes vivants fragiles sur l'autre.
Les étourneaux en bande, évidemment - ceux-là ont toujours l'air d'annoncer les tempêtes, criards, innombrables, leur masse infime en se rassemblant crée de grands flots noirs asphyxiant l'air - chiant partout, j'ai changé de trottoir, mal m'en prit.
Le type m'avait vue arriver, et moi je l'ai senti venir. Il puait, celui-là aussi. Il transpirait l'alcool et le malheur sexuel.
J'ai serré le sac dans lequel la bouteille que je venais d'acheter se trouve. Accéléré le rythme. Lui aussi. Encore un peu plus vite. Lui aussi. Plus lentement. Lui encore. Change de trottoir, tant pis pour les crottes. Change de trottoir. Cent mètres, deux cents, trois cents, cinq cents, il marche exactement à mes côtés, épaule contre épaule, pas dans les pas, souffle dans le souffle. Je m'arrête et le regarde, il fixe mon regard, muet, les yeux glauques. Je vois.
Je vois ce que tu penses faire, mon connard, avec ton mètre quatre-vingt quinze et tes cent kilos dépassés. Je vois que tu n'as pas une seule seconde l'intention de parlementer. Qu'on est dimanche, que la nuit tombe, que les rues sont vides. Et qu'en bon prédateur d'un soir, t'as reniflé ma chiffonnade et décidé, impardonnable, d'interrompre ce chemin de chagrin que mes morts berçaient tendrement.
Sans parler, oh je sais, fais un pas de plus et dans ta tronche de misérable je vais exploser ma bouteille, un petit vin, pas bien cher mais mal embouché. Tu le sens et me fais savoir d'une lueur salace dans ta pupille de décrépit que t'en rigoles, l'avantage physique est pour toi. T'es prêt, tu crois tenir ta proie. Tout se presse en moi, nos discussions d'hier sur l'amour, tous ceux qui sont morts sans le connaître, la loterie générale, l'amour, ceux qui sont morts en l'ayant connu, ceux qui s'en fichent tant que la vie y est.
Et puis miracle, deux femmes viennent de sortir un chien, je n'ai jamais autant aimé les chiens et les femmes seules qui les promènent pour polluer crassement les trottoirs, oui, chie, petit chien, mais pas trop vite, laisse-moi juste le temps d'arriver : - Bonsoir, joli temps pour un mois d'octobre !
Et elles, ô perles, me dévisagent, comprennent en une fraction de seconde, le type vient de nous dépasser, se retourne, file, se retourne encore. M'attend au coin de l'immeuble, on le vérifiera après. La jeune femme m'invite à rentrer : - Je t'emmène chez toi, j'ai ma voiture. - Tu prends un verre ? - Non merci, en ce moment, j'ai le moral brisé. Ce qui compte, c'est de faire de belles rencontres.
Oui ?