Ceci de la nudité, là-bas, où le corps des femmes s'enracine dans l'image de la matrice et dans celle de la cible. Notre maman et notre putain, cette tentative d'existence toujours fracturée sur deux pôles, cri permanent, "je suis entière, entièrement corps, âme entièrement".
La fascination de mes compagnons de causerie pour "l'élégance" dont ils louent les attraits en désignant des femmes, certaines subtilement cachées, jouant de battements de cils pour dire "modeste", pour dire "timide", pour dire "obéissante et respectable", d'autres chaussées de talons fétichistes sur lesquels elles butent, lèvres rouges et humides, bravant de leurs épaules nues l'excommunication, se trouve démunie face au corps dévoilé, ne serait-ce qu'à son évocation, les regards frémissent de crainte et d'envie, les lèvres aspirent plus violemment la fumée insupportable du chicha que l'on goûte entre hommes, entre experts, se fourrant le poumon de carbones, dissertant sur le "sexe opposé", la prose toujours plus poétique à mesure que meurt le jour. La nuit tombe, lourde et suave, chaude, flattant l'instinct d'ancienne terreur, de confidence.
Certes, dans ce Sud traditionnaliste, il y a les questions d'esthétique - le vêtement comme arrangement général censé répondre aux normes de jouissance visuelle en cours, rien de très original. Mais le plus important, il semble, c'est ça : une femme vêtue et parée indique d'où elle vient, où elle vit, si elle est mariée ou non, si elle est riche ou pauvre. Le châle, la coiffe, les fibules et bracelets, la finesse et le choix des tatouages au henné, là où la peau est autorisée à vibrer sous le regard : sur la main, seulement sur la main.
Qu'elle se déshabille, qu'elle soit nue, et tout sens disparaît dans l'angoisse de la désocialisation, cette angoisse de l'intime à laquelle répondent toutes les ruses de la monstration, ce gouffre dont on sait encore aujourd'hui à quel point L'Origine du monde de Courbet dérange nos représentations. Parce qu'il est désir, donc profane, tout autant que sacré, incompréhensible.
Nue, c'est l'inconnu, c'est la terreur et le vertige.
Ce qui peut être renseigné lorsqu'elle est habillée étant de l'ordre social, sa nudité heurte l'imaginaire des hommes qui me parlent, sous la voûte étoilée du ciel brouillée par les volutes grasses et sombres du tabac brûlant au cœur du narguilé et dont l'odeur se mêle à celle du jasmin frais que tissent en colliers les vendeurs à la sauvette, pesant leurs mots, je ne suis qu'une femme, et "Occidentale", qui plus est. Elle est terrorisante, nue, un abîme à appréhender, où l'absurde fait loi, l'obscur d'une perte à consentir, sans nom.
Lorsqu'elle quitte ses effets, imagine-t-il, il éprouve un choc symbolique. Le sens et la beauté pourront être reconstitués dans l'amour, dans la relation, et la route est plus longue.
Eh bien en Europe c'est la même chose, moins ostensiblement.
Le nu comme surface silencieuse.
La source du plaisir dans ce rien qui n'est dit.
Corps comme vague : nul ne sait où elle commence et se termine. Nul ne sait si elle est la même.
Oui ?