Accueil | Créer un blog | Blog Beauté | Blog Séries 247

Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

L'oeil scalpel de Madame Saphir | 30 mai 2008

La neige a pris ses quartiers et Paris ressemble à son visage. Je ferme la porte le plus délicatement possible pour pouvoir descendre l'escalier sans alerter Madame Saphir. Je n'ai vu qu'une fois Madame Saphir. Elle était montée se plaindre. Elle nous avait entendus dans sa nuit sans télévision, et dans son rêve où elle n'entend pas très clairement, il répétait amoureusement "Angélique... ah, Angélique..." Depuis, Madame Saphir est convaincue que je m'appelle Angélique et que je fais beaucoup de bruit, la nuit. Lorsque je ne suis pas là, elle demande pourquoi à Mathias. Il a eu beau lui expliquer que je n'habite pas ici, que je viens quelquefois et c'est tout pour mon travail, Madame Saphir est persuadée qu'il ment et qu'il me cache. – Nous parlons bien de la même Angélique, insiste-t-elle, la petite blonde ravissante qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Michelle Mercier...

Mathias ne sait plus comment faire pour rendre la raison à sa voisine. Je suis la Marquise des Anges de ses jours solitaires, celle qu'elle voudrait croiser dans son immeuble et garder près d'elle le plus tard possible après lui avoir offert une tisane, lorsque Michelle Mercier a déserté le plateau. Mais moi je me sens silence, et je préfère filer doucement, sans faire craquer les escaliers. C'est un jeu, parce qu'elle ne me reconnaîtrait pas. Plutôt grande, plutôt brune, je me confonds difficilement avec l'héroïne de sa dernière jeunesse. Madame Saphir aimerait surtout, je crois, rencontrer Geoffrey par hasard. Incarné par Robert Hossein, il joue ce personnage balafré et boiteux mais néanmoins irrésistible qui brise de ses pognes chevaleresques les dernières résistances d'Angélique.

L'étrangeté de la situation, c'est que j'ai rendez-vous avec Geoffrey. Madame Saphir m'inquiète. Son inconscient l'informe de ce qu'elle est censée ignorer. Aussi, je sursaute et me cramponne à la rampe quand elle crie au moment où je me faufile sur le palier, juste avant de quitter son étage. La télévision hurle, comme d'habitude entre 7 heures et 23 heures, mais Madame Saphir parle plus fort. C'est l'heure des Feux de l'amour, alors je préfère penser que ce qu'elle crie s'adresse à Melinda, par exemple : "Il t'aime comme jamais il n'a aimé, mais il ne la quittera jamais !" Je me mets à trembler, et prise d'une sorte de vertige je m'envole vers le rez-de-chaussée. Une porte s'ouvre, et claque.

Paris ressemble à son visage et tous les visages de la rue Saint-Denis ressemblent à ses sourires. Je sais qu'elles ne sourient pas toujours, qu'elles ne sourient pas à une passante au regard absent, mais ce regard les contemple à la vitesse des pas qui l'emportent, égoïstement. Chaque silhouette renfrognée sur son imperméable, chaque jupe de cuir mat ou brillant, chaque paire de seins exposés au gel, chaque paire de jambes aux bas résille, chaque angle de rue et fenêtre d'hôtel ressemble à son corps. Ne sentant plus le froid, les oreillettes vissées aux tympans, je continue de voler au-dessus de la ville, avec David Bowie qui hurle que No, Love, You're not Alone. Les nuages ont la forme arrondie de sa nuque, la volupté subtile de ses épaules, ses membres longs, ses jambes délicieuses de l'aine à la cheville, et dans le creux tendre le plus adorable et parfait des sexes masculins que la nature a jamais eu l'idée de produire. Il est là. Avec sa cigarette au coin de la bouche qu'il retire toujours majeur au-dessus et pouce en dessous, et qu'il jette avec impatience, il plisse l'œil gauche, ouvre ses bras. Il m'entraîne dans le hall de l'hôtel en riant, m'embrasse les doigts glacés, Viens vite que je te réchauffe. Et puis là, dans cette ville et dans cette chambre où on va naviguer, trempés, entrechoqués pendant des heures, damnés la peau l'un de l'autre, on se dira des folies dans un sommeil furtif entre deux explosions nucléaires, les atomes déglingués, évaporés dans tous les sens, et je m'en ficherai pas mal, de l'inconscient de Madame Saphir et des vérités de Melinda.

Publié par Cosmic Dancer à 09:14:22 dans Petites histoires | Commentaires (0) |