- Pourquoi rester accrochée à ta carte de presse ? C'est ringard.
- Parce que, renouvelée chaque année en commission paritaire, elle atteste de mon travail. Elle n'est pas obligatoire mais elle interdit aux titres éventuels de me rémunérer sans s'acquitter des charges sociales, en contournant le droit et la loi. (Pourquoi n'y a-t-il aucune fenêtre sans ces rideaux opaques qui me cachent un soleil froid ici, je n'ai pas faim de mon assiette et je suis affamée.)
- Les charges c'est le mal de France. Mets-toi sur la Sécu de ton mari.
- Demande-lui toi-même, et à sa mutuelle surtout. (Je me fous de ces conversations autour qui évaluent la lourdeur de l'emprunt immobilier et les taux d'intérêt, les aides à partir de deux, trois enfants, où suis-je.)
- Tu es une machinerie qui bloque notre économie.
- Je suis une machine de guerre et une esclave par nécessité. (Je ne suis rien de particulier, je t'aime tant tu m'aimes tant on s'aime tant.)
- Les derniers à tenir à un statut de salarié précaire dans la presse vont former les prochaines colonnes des éradiqués au
Monde ! Ce sera à prendre ou à laisser. Nous nous adaptons aux exigences générationnelles !
- Si l'histoire avait un sens, elle vous jugerait dans l'avenir responsables à part belle d'avoir piétiné des possibles. (Quelle importance, hein, vos lecteurs passent l'arme à gauche consciencieusement et j'assiste presque indifférente à une noyade générale où le droit au bonheur prime sur celui à vivre nonobstant qu'il est réservé à ceux qui le méritent, quelle époque formidable.)
- Je te rappelle que les journalistes sont devenus inutiles. A l'heure qu'il est, on plante un micro à votre place.
- C'est pas faux, ça, tiens. (Pour une fois que je me tais.)
- Et pourquoi, d'après toi ? Parce que vous n'avez rien à dire, rien. Hormis ce que l'on vous commande.
- Oui oui, bien sûr, la poigne de fer de l'annonceur, la lance suprême, le nerf de la TAIRE. (Cette fatigue, nom de Dieu.)
- Par ailleurs, tout le monde s'en tape, ma pauvre fille.
- C'est pas faux, ça non plus. Mais ne préjuge pas plus que moi de l'avenir. (Pfffff.)
- Donc au final ?
- Salutations. Je quitte la scène. Comme ces petites mains de la haute couture, tu sais, celles qui s'effacent sous tes podiums. Je brigue d'écrire un conte immoral. Je m'en retourne lire.
A lire sur Agoravox, l'excellent article de Florentin Piffard autour de l'essai d'Elisabeth Levy et Philippe Cohen consacré à la décrépitude de cette profession (
Notre métier a mal tourné, deux journalistes s'énervent, éd. Mille et une nuits 2008) :
Bienvenue en médiacratie.