© Rémi Lainé
"Ce n'est pas du pain que j'ai dans la bouche,
C'est mon gémissement.
Ce n'est pas de l'eau qui coule sur ma joue,
C'est mon rugissement !"C'était lundi soir et à Caen, ça aurait pu être plus tard et ailleurs mais on voulait voir la première, on attendait, on voulait l'entendre, le
Dgiz, le Job, au son de sa contrebasse, dans le tempo parfait d'une musique électronique envoûtante, interroger son Dieu.
Mais qu'as-tu à nous dire, à nous qui sommes les mêmes, ô toi le questionneur au visage de clown ? Ridicule imprécateur fort de son dépouillement, tu es naze ! HS ! Hors temps !
A nous qui devons courber l'échine dans ces entreprises où il est devenu préférable de ne plus prononcer un mot et de ne lever l'œil sur personne au risque d'être délictuel, pas comme il faut à l'instant T - coupez ces cheveux ! bandez ces yeux ! cousez ces lèvres !
Adresse-toi à un avocat et paie pour te battre, poussière ! Tu ne fus conçue que dans le but d'être rentable, dis-le toi une fois, une dernière ! Sache enfin que tu n'es rien, ancienne masse salariale. Rien !
A nous qui faisons un boulot de merde nous guidant - management à l'ancienne - vers le repli, le pli, le plié, papier plié, combien tu rapportes à ton frère l'actionnaire qui place son maigre bien dans une assurance-vie défiscalisée dans dix ans ? Vers cette certitude enfin que nous ne sommes que des merdes qui renonçons à tout. - Demande au syndicat mais montre patte blanche ou crève !
Dignité, mon espoir et mes rêves, pourquoi ce petit cadre aux doigts effilés tels ceux d'une jeune fille qui serait, le pauvre, bien incapable de me faire jouir, n'ose-t-il me regarder en face pour tenter de m'assassiner ?
A nous qui peinons à la tâche, dociles - si tu n'es pas d'accord, mon petit journaleux, si ta conscience démange ta faillite responsable dans le grand jeu de surenchère de la fête à Neuneu, barre-toi ! Porte ta croix !
A nos terreurs mutiques face aux tempêtes, à nos dégoûts d'instincts face aux crimes apocalyptiques, à nos grondements secrets que l'on enfouit dans des pochettes pestilentielles comme on culpabilise d'une maladie honteuse, car qui nous entendrait, hein ! Qui ? Bonnes âmes gluantes jouissant de l'aride condescendance des héritiers d'un christianisme dévoyé, passez ce chemin ! Piétinez-le ! - "Ferme ta gueule !" Voilà qui est plus honnête.
A nos mains nues caressant l'aimé dans l'amour, à nos cœurs nus appelant son âme dans les mots simples du quotidien - Comment te sens-tu aujourd'hui, tu n'as pas froid, dis, qu'est-ce qui te plairait, maintenant, tout de suite ? T'as une petite voix, mon tendre, viens on s'enlace, viens on se réchauffe, viens on s'oublie, le ciel est vert, ton souffle est vie. - Mais mon amour, tu ne vaux plus rien !
Au silence somptueux de ces ciels, rythmes des pas bravant le trottoir - Où sont les quartiers, en province ? Pavés de frais, rehaussés d'officines banques-assurances et de franchises de fringues Made in China - Mange-les, tes soldes ! Et quoi ? J'ai soif. Emmenez-moi en périphérie m'immoler dans le supermarché pour un verre d'eau. - Tu n'as pas fait d'emprunt pour te doter d'une auto-tout-mobile ? Fais du stop ! Et prie, mon frère, prie fort et surtout prie bien.
Au son de sa contrebasse, ses mots-corps, sa scansion impeccable et vibrante, torrent de sens tel une suroxygénation. Ct'intelligence ! C'te musicalité ! C'te force ! Récrimine, Job, récrimine, il en restera toujours quelque chose. Un mystère, à dire vrai, car nous finîmes en transe, la respiration lourde. Pourtant on avait ri.
Sagement nous avons répondu aux
questions que nous avons reçues sur nos portables. Magiquement nous avons vu - et vrai - un homme voler sous des cieux rougeoyants, marcher "comme un prince" dans l'éther vers son décompte, ses dettes et ses comptes.
Dehors on s'est regardés dans les yeux, sous un ciel noir, les joues brûlantes dans l'air coupant.