Parfois, comme une lame déchirant l'espace, l'envie de silence sera la plus forte
D'un coup, il n'y aura plus rien.
Longtemps
j'ai cru que le silence était létal et si je l'ai cru, tâchant de
saisir dans l'alarme du cri des corneilles sur les champs laborieux et
pâles un genre de charme grave et vital magnifié par les brumes sans
âme que le paysan observe pour sa météorologie, le mémoriser tel une
aventure à transmettre à défaut de paroles humaines pesant leur poids
considérable en terme d'avenir, c'est que c'était incontournable. Comme
si au-delà du périmètre de cette campagne - à quel point la géographie
modèle le poids de la mémoire - comment nomme-t-on une mémoire sans
image et sans mots, mémoire sensitive, jouissive et atroce absence,
fracas de silence étripé sur l'autel d'un devoir, tout interlocuteur à
venir exigeant le récit d'un conte, entêtement des mythologies, je
souhaite l'ignorer pour toujours à l'heure qu'il est. Si je l'ai cru
c'est que Dalida la veille de son suicide, peut-être, nous avait offert
son ficcus qui traînait devant la bâtisse dans une de ces rues de
Montmartre où l'on frimait en promenades digestives pour faire passer
les spaghettis. Ou bien non. Parce que je m'étais perdue dans les
dédales des caves de la cité, serrant ma poupée Pif-Gadget contre mon
cou, émergeant de ces moisissures en larmes dans les bras d'une maman
marocaine qui m'avait ramenée chez la mienne. Ou bien non. Parce que
j'errais dans les rues de la capitale en quête de sens comme si le
bitume et l'architecture parisienne allaient m'expliquer ce chaos. Ou
bien non.
Ce
silence qui puait la mort inconnue mais soupçonnée si fort depuis le
début des temps, comme si en moi, comme si en chacun si pensable, pour
peu qu'on l'écoute si possible, le cri sans verbe de nos ancêtres à la
main nue implorait encore la mémoire sans savoir de qui elle parlait,
en ces temps où la gravité innommée, inconçue, discernait le geste de
vivre et celui de se taire. Mais étaient-ils incompatibles. J'ai chaud
en hiver, je grelotte en été, qu'est-ce à dire.
Je
l'ai combattu, dans la quatre-ailes, dans la Manta, dans une chambre
encombrée de signes, dans une vie de signes encombrée. Rions, neveux,
quand on trimballe les courses à pied parce que la Fiat nous fait la
gueule, heureux 15 heures à 15 degrés.
Souvent
pourtant je devenais autistique, aujourd'hui je ne sais plus.
Incompétence à vivre, sans doute. Dans le cyber, ça c'est sûr. En
dehors, ça le devient parfois chaque jour un peu plus, semble-t-il, de
toute éternité conclu. Le temps des cris, le temps des chants à la nuit
sans lampions des villes, le temps des douceurs de la vie me semble
appartenir à quelqu'un d'autre, or si jamais il appartînt, c'est au
désir.
Ce
grand vide que nous fustigeons ne sera jamais que celui que je crée
sans connaissance de cause. Il en est certains plus doués que d'autres.
Nous avions été résignés, disions-nous, et nous rêvions de renaissance.
Je me suis égratignée lentement, toute seule comme une grande, puis
j'ai creusé c'est misérable. J'ignore où sont passés les mots qui
étaient mon salut car les alphabets de la terre en galaxies furieuses
ont fait acte de collision. La plupart se déchirent encore, infiniment
soumis et suicidaires, sales stridences, je ne vois plus rien. Indigne,
certainement. Beauté fragile, inespérée, je l'ai tuée de mes mains,
semble-t-il.
Quand
ton sourire, Allal, quand ton flip sur le porc, Smaïl, grosse
plaisanterie enfin entre nous arqués sur la table équivalant à mon
dégoût des escargots, me ramènent doucement au quotidien, cette paix
que je n'ai jamais souhaitée en tant que telle, martelant le monde en
acharnée au grand dam de mes chers aimés, nerveuse, tant d'autres,
crevant de misères assassines, crevant de cynisme ou de larmes. Famille
de ouf, je ne te hais point.
Mais si je t'aimais comme une aspiration au calme, toutes choses équivalentes entre elles, je mourrais de ne savoir vivre.
Oui ?