Monsieur R, nous nous connûmes lorsque vous étiez infirmier et viviez au village. Je vins comme baby-sitter avec des choses à lire dans un sac en plastique. Vous me fîtes tout découvrir, grinçant célinien à bout de souffle. Affamée, je dévorai tout sans distinction, subjuguée, votre bibliothèque inconcevable, vos disques explosifs, vos reproductions de tableaux, vos mots durs sous votre moustache. Vous souffriez d'insupportation majeure, je le compris bien plus tard, vous étiez devenu médecin pour, médecin parce que, médecin de quartier, le pire, dans le cabinet où irait des années après ma sœur qui elle ne vous avait jamais connu vraiment, sauf de réputation, car la réputation en nos provinces fait office de laisser-passer. Mais entendait parler de vous par votre associé, furtivement admiratif, anticipant, sachant, votre associé que je n'ai jamais voulu connaître.
Vous vous pendîtes.
Je pleurai d'une rage inextinguible et d'une douleur qui ne se tarira jamais, qui jamais ne se tarira, de ne pas avoir su vous dire que vous m'aviez initiée à tout, à trouver les livres, les trouver, et que cette initiation de vous à moi m'avait fait découvrir cet homme muet et sublime qu'est mon père, qu'il était à l'époque où je le reniai, à l'époque de sa première vie, vous saviez voir. Au-delà de tout.
Vous êtes mort depuis quelques années maintenant, votre ex veuve et moi sommes restées dans ce rapport de mère-fille improbable, distendu. Je n'ai jamais eu le courage d'aller toucher votre urne. Je ne l'aurai pas, que je sache. On vous a dessiné, je sais, votre fille me l'a dit, cher docteur. On vous a dessiné, vous êtes devenu un personnage que des gens lisent comme si vous n'aviez jamais existé. Que des gens aiment comme s'il s'agissait d'un mythe. D'une image. D'une traduction de vous.
Entends-moi qui fus si ingrate. Où que tu sois, Jean-François. Où que tu sois. Un jour, je serai plus vieille que toi.