Je suis Iana et je suis double. On me croit simple quand on me rencontre parce que je décide que je suis à peu près présentable. On rencontre Iana la Belle, qui est belle parce qu'on la rencontre. Iana la Laide n'existe pas à ce moment-là, et c'est comme si elle n'avait jamais existé. en tout cas, si son souvenir se fait une place dans le présent de Iana la Belle, c'est un souvenir, c'est révolu.
Iana la Belle, vive et charmante, une pure connasse quoi, sait se faire aimer puisqu'elle est belle. Sûre de son existence. Comme un œuf chaud sous le cul d'une poule. Le monde lui sourit, les jours sont simples et agréables, avec leur lot de joies et de tracas, peu importe le quantifiable. Tout ce qu'il y a de plus vivable, une pure pétasse lisse comme une lame. On dit même de Iana la Belle qu'elle a un sourire à faire sourire les planètes. Et le monde lui sourit, alors elle sourit niaise, alors on lui dit con quel beau sourire et on lui sourit et elle sourit ça en devient franchement immoral, impudique et pénible, et elle sourit jusqu'à ce que l'autre se réveille, lui cogne les flancs.
Iana la Laide se réveille vite, insomniaque et nerveuse, anxieuse et aux aguêts, tout pour plaire enjeu névrotique. Elle se réveille au premier doute. Mais la Belle se débat, pauv' p'incesse, elle lutte de toutes ses faibles forces car elle connaît le jeu de la Laide. Elle sait comment elle va lui dammer le pion si elle lui laisse la moindre place.
Pour éviter le désastre, elle se lève et s'étire, se réfère aux bons conseils de tous les thérapeutes de la terre et hop là hop là se détend l'âme dans des respirations cosmiques voire calmes.
Ça marche un temps. Le sourire n'est plus le même, déjà, il rétrécit. Cul de poule, je vous dis.
Une ride effroyable se creuse entre les deux sourcils, des cernes crachent leur noirceur sur les joues. Iana la Laide tambourine à la porte. Avec ses griffes. Elle fait du bruit en outre, elle hurle à vous déchirer les tympans, les voisins ont ça en horreur, il faut agir. Et vite.
Alors la Belle doute encore plus. Elle va devoir se rassurer, s'assurer de son existence, autrement dit il est déjà trop tard.
Elle va se mettre à chercher des signes comme quoi elle est toujours Iana la Belle et pas l'autre. A-t-on déjà connu la Belle inquiète ? Jamais. Alors on pense que la Belle change et devient moins belle. On lui dit "Tu es moins belle ou je me trompe ?" Alors elle se trouve moche et on la trouve pas belle et elle devient encore plus moche.
Et c'est l'heure de Iana la Laide, qui pleure et fait pleurer la Belle. Qui se hait et voue une haine impitoyable à l'autre car elle pense que la Belle est un mensonge, que la vérité, c'est elle, et que c'est pas beau à voir.
Plus personne ne voit Iana. Personne.
Alors j'me cache, j'ose plus me montrer, je comprends qu'il vaut mieux ne pas me voir.
Ce serait au risque de réveiller les autres, les autres Laids et les autres Laides qui dorment encore et qui n'attendent qu'un signe pour se lever.