Ce jour-là. Journée sombre.
Elle s'assied dans le bus. Regarde la notification de l'Assedic. Se tait. Pose son front contre la vitre. De sorte que je me tais aussi. Les copines également se taisent.
Un seul n'a rien compris, rien senti. Le conducteur, bien sûr. Ces infos du matin à la radio qu'on est obligé de subir et dans le bus et dans les cafés et dans les taxis et partout - le silence et la solitude seraient aujourd'hui comme de dangereux appels à songer - annoncent que tout chômeur refusant trois propositions sera radié des listes. Peut-être que son humeur n'a rien à voir avec tout cela. Après un temps :
- Sylvie, il y a des chocolats ?
On lui tend une boîte de Mon Chou qu'elle n'arrive pas à ouvrir. On assiste à la lutte silencieuse et violente de l'ongle manucuré contre le ruban d'ouverture. Une lutte encore. Le courage toujours.
Ginette la sauve.
Elle avale un chocolat et me présente la boîte. Sans un mot.
Je moufte pas non plus. C'est pas le moment de parler magnésium, je le sens profondément. Magnésium, ça veut dire santé. Santé, ça veut dire Sécu. Sécu, c'est un mot grotesque.
A l'arrêt bus, des hordes de chacals la bousculent quand elle descend par le trépied d'entrée.
Visite errante de l'appartement pour la colocation. Dans la tour grisâtre et d'une saleté irréelle due au fait qu'elle a été construite il y a plus de quarante ans et que les revêtements vieillissent mal, sans meute d'aucune sorte elle se laisse guider en tenant la rampe, marche après marche, l'ascenseur est en panne, s'arrêtant, maussade, pour reprendre son souffle, pour méditer à l'entresol, pour regarder le réparateur accorte avec son uniforme très seyant.
Je ne supporte pas qu'un ouvrier la regarde ainsi mais je dissimule mon agacement sous un sourire de politesse dont ce gueux perçoit l'ironie.
Autour d'un petit noir avec le futur colocataire.
"... C'est formidable, la colocation... C'est comme dans les pays de l'Est soviétique et dans les pays pauvres : on n'a pas d'argent et pas d'intimité mais on garde le sourire parce qu'on est heureux... C'est formidable."
Elle prononce, délicieusement, formidable.
Dans le bus du retour, toujours aussi préoccupée. J'ose :
- Ça te tente ?
- Je n'y pense pas.
- Tu vis au jour le jour ?
- Oui. J'ai assez de raisons de me prendre la tête pour ne pas me focaliser sur tous les colocataires du monde.
Silence. Elle regarde ses pieds. Puis elle ajoute :
- Pourquoi penser ?
- C'est une vraie question. Qui vaut pour beaucoup de choses.
A ce moment, la pensée m'effleure de lui proposer un autre chocolat mais je devine que le moment est mal choisi. Je sens que je viens de toucher au cœur d'une question cruciale et universelle. Un grand philosophe avait eu cette métaphore lumineuse sur le temps de cerveau disponible.
- Oui. Formidable, souffle-t-elle.
(à suivre)
Oui ?