La plupart des filles, nées comme moi à l'Indépendance, furent prénommées : Houria : Liberté ; Nacira : Victoire ; Djamila : La Belle, référence aux Djamila héroïnes de la guerre... Moi, on m'appela Kenza : Trésor. Quelle ironie ! Des trésors de la vie, je n'en avais aucun. Pas même l'affection due à l'enfance. Ce prénom me sied aussi peu que ceux appliqués aux Liberté entravées, aux Victoire asservies et aux héroïnes bafouées. Très tôt, je me suis rendu compte de ce paradoxe. Et très tôt aussi j'ai su que ce n'était ni par sadisme ni par cynisme qu'on nous attribuait ces prénoms. L'ignorance méconnaît ses propres perversions.
(...)
L'école, seule échappée. Apprendre la langue de l'autre, premier pas vers la singularité. Vers une solitude de plus en plus profonde. Et, à chaque rentrée des classes, je découvrais que des pères avaient retiré des Houria, des Nacira et des Djamila de l'école pour les marier de force.
Malika Mokeddem - Des rêves et des assassins - Le Livre de Poche, 1995.
Oui ?