L'une des particularités les plus remarquables de Nubie, ce sont les territoires invisibles. Le voyageur, qui emprunte en général les parcours destinés aux touristes, ne prend pas conscience de leur existence. La plupart des Nubiens, en revanche, en ont une connaissance quasi instinctive. Ils sentent qu'ils en approchent, ils savent, lorsqu'ils y pénètrent, qu'ils ont franchi une frontière. Celle-ci n'apparaît sur aucune carte. Ces territoires invisibles n'ont pas d'existence géographique ni légale. Ils se différencient du territoire nubien par certains détails que les Nubiens savent reconnaître. Ils n'ignorent pas que les lois de leur pays ne s'appliquent plus tout à fait dans les territoires invisibles.
D'où leur pittoresque, et le grand intérêt qu'ils présentent pour le voyageur désirant sortir des sentiers battus.
Il y croise des femmes en tenue catholique traditionnelle : fichus, loden bleu marine, longues jupes plissées bleu marine, grandes chaussettes noires. Elles baissent la tête et détournent le regard, comme dans les temps archaïques. C'est très pittoresque. Attention toutefois à ne pas prendre de photographies trop ostensiblement.
Le voyageur rencontre aussi, plus nombreux qu'ailleurs, de grands blonds portant les sabots et le pantalon bouffant des anciens Flamands. La plupart arborent de grands crucifix à la poitrine. Si le visiteur est une femme, et surtout si elle ne porte pas de grandes chaussettes noires, des regards haineux la suivent. On la dévisage, parfois on l'apostrophe, ou bien on tente d'obtenir ses faveurs. Si elle refuse, on l'insulte, on la menace. La voyageuse devra donc de préférence s'équiper de grandes chaussettes et de jupes plissées.
Les catholiques intégristes accordent en effet la plus grande importance à certains détails vestimentaires. Ils sont convaincus que, si une femme ne porte pas de grandes chaussettes noires, c'est le signe qu'elle est une créature de mauvaise vie, sans honneur ni pudeur. Pour eux, la plupart des Nubiennes, qui montrent volontiers leurs chevilles nues, sont destinées par cela même à l'enfer. En outre, la cheville des femmes a pour propriété d'affoler immanquablement les mâles, incapables de se contrôler devant une belle malléole pulpeuse.
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Certains jeunes se chargent de faire régner cette loi patriarcale. Ils rabrouent leur propre mère lorsque ses chaussettes ne sont pas assez montantes, surveillent leurs sœurs, les empêchent de parler à des inconnus. Une jeune fille qui vit des amours hors de la permission de la famille déshonore celle-ci. Car, dans les territoires invisibles, l'honneur d'un homme réside dans le sexe des femmes qui lui appartiennent. Dans des cas extrêmes, on a vu des familles battre, voire tuer la femme qui les avait déshonorées. Tout récemment, une jeune femme a été battue et tondue parce qu'elle fréquentait un homme qui n'était ni chrétien ni d'origine belge. Au fond, rien d'anormal : c'était une collabo.
Pierre Jourde - Carnets d'un voyageur zoulou dans les banlieues en feu - Gallimard, février 2007.
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