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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

Nous scanderons | 03 avril 2007

Et nous irons, et nous scanderons, et nous dirons demain, la scène sera toute petite, on ne sera pas comédiens, nous scanderons, nous dirons, tant pis s'il faut pleurer, tant pis s'il faut trembler, ne pleurera ni ne tremble, nous scanderons ces poèmes comme si ce cœur existe, comme des lettres perdues, comme des dons déchirés, des confiances révolues, des désirs de barbares, des retraits de reclus, dans la cave sous le juke-box, les habitués du bar, les curieux des lectures, les égarés d'un jour, le crâne sous la lanterne, la grotte une protection, nous lirons fiers et blèmes, et nous nous en foutrons, et nous les aimerons, nous nous enivrerons et nous les oublierons, paisibles dans le silence du soir, vaincus, humbles scandeurs en noir, nous réussirons même à être impérieux, à danser dans leurs veines, à souffler avec eux, et nous finirons terrassés par une bonne grosse fatigue, luisants bestiaux, et puis enfin nous nous tairons et nous arroserons le jardin, étonnés que le soleil nous vrille, laboureurs, graineteux, grands gueuleurs silencieux, comme personne, comme le vent, comme le carillon sonne, nous enlacerons les amants, au vent d'automne, printemps devant.

Couche-toi dans l'herbe et regarde les fourmis.


"Ne te fous pas de moi
Ne te fous pas de toi
Mais fous-moi
Dans ta poche
Sous ta cloche
Sonne-moi
Mon carillon, sonne-moi
Carillons-nous mon amour
Effrayons les oiseaux
Sortons les arbres de terre
Encielons-nous mon amour
Mon amour
Je nous plane mon amour
Nous ne frôlons plus rien
Nous nous frôlons de tout
Frôlons-nous pour un rien
Rembobinez les Revox"

Couche-toi dans l'herbe et regarde les fourmis.

Publié par Cosmic Dancer à 19:16:18 dans Pirouettes et trémolos | Commentaires (58) |

La vie abandonne ceux qui lui crachent dessus | 03 avril 2007


© Mrs Green.

Les costards et les chiottes en titane n'y peuvent mais.

Publié par Cosmic Dancer à 12:43:07 dans Ce goût des autres | Commentaires (13) |

Choc | 03 avril 2007

Lui, à cet instant, il n'avait eu qu'une impression furtive. Il était resté dubitatif. Même après le choc, tandis que des bras lui tâtaient le corps et que des sirènes lointaines envahissaient la nuit. Il se sentait léger, un pan noir lui bandait les yeux. Un brouhaha de ferraille, des grincements, une odeur âcre et tenace de caoutchouc flottait dans sa brume.

Elle, elle aspirait méthodiquement la fumée de la cigarette qui attisait la brûlure de la trachée artère, et la rejetait par le nez comme un dragon, se délectant à sentir la chaleur dans le tuyau qui devait être bien rouge et bien sec.

Lui, il s'appelait Jacques. Son boulot, c'était le transport lourd, des éternités de bitume en solitaire, pour transporter des tonnes de merdes qu'il faudrait transporter en tonnes de déchets qu'il faudrait transporter en tonnes recyclées qu'il faudrait transporter en tonnes de merdes, de jour, de nuit, en solitaire. Pas par goût d'être seul sur la route. De toute façon il était seul dans sa vie, à part les copains. Non, juste parce qu'il faut bosser. Il faut se plier. Il faut payer de sa vie sur le bitume incarcéré dans l'acier le droit de s'enfermer dans le béton.
Parfois sur la route il rêvait. Il avait trouvé une technique pour rêver en roulant, sans jamais perdre de vue la tâche tendue de repérer les panneaux, de jour, de nuit, par tous les temps ; de prévoir les sinuosités du parcours, les caprices mécaniques. Débrayer, embrayer, ralentir, accélérer, au fil des ans il était devenu un conducteur hors pair. En alerte permanente il contrôlait le corps et le camion, le camion et le corps, comme un seul homme. Pas un pète. Ç'avait toujours été sa fierté. Le roi du réflexe. Pas l'énervé de l'asphalte qui klaxonne dès qu'il peut - un piéton tranquille sur ses clous, un automobiliste affable qui stoppe pour le laisser passer - et qui tourne la tête vers l'objet de sa vindicte en vociférant des injures que merveilleusement la vitre fermée étouffe.

Elle, elle avait acquis un calme étrange. Peu à peu elle s'était dépouillée des élans de son amour. Des années passées à l'attendre. Des années à s'éveiller en larmes, contrainte par le rêve. Des années à fuir le souvenir. Et lui qui revenait enfin comme illuminé enfin par la douceur de cet amour et qui l'empoignait dans ses bras, la soulevait, la comprimait d'amour et de désir et l'adorait. Et venait enfin à elle après toutes ces années.

Lui, il s'était fait une raison. Les femmes, elles n'aiment pas qu'on ne soit jamais là, même si la paye est bonne. Il avait sorti cette mauvaise plaisanterie à l'apéro et ses copains, qui le connaissaient bien, avaient poussé de gros rires bien forts, bien longs, puis avaient bousculé leurs verres les uns contre les autres en beuglant Santé ! et chacun d'eux, avec la bière en flots dans le tuyau de la gorge, avait eu sa pensée personnelle sur ces choses. Pas pour parler, pas pour se le dire à soi non plus, ça ne sert à rien de se raconter la sérénade, mais parce que ça échappe, les pensées. Surtout quand elles ont un visage de femme.

Il était là. Il était venu enfin après toutes ces années lui dire enfin qu'il l'aimait et qu'il voulait passer du temps près d'elle et qu'il ne l'avait jamais oubliée, jamais quittée avec son cœur, toutes ces années.
Elle cherche comment respirer, mais elle n'est plus que soupir, sans force pour souffrir. Ou peut-être a-t-elle tout pleuré.
Dragon, dragon, elle fabrique autour d'elle un univers de brume dans lequel elle danse en secret. “I wanna feel what love is”. Même les chansons américaines, tous ces sons sirupeux qui coulent dans la chaleur des bars la laissent indifférente. Elle engouffre méthodiquement cigarette après cigarette et se demande à quoi ressemblera le jour suivant qui est le même, et l'heure suivante qui ressemble à la précédente, et l'instant à venir, tout aussi indistinct que celui qu'il chasse.

Rire avec les copains, ça fait du bien. Au relais, on se sent en famille. Les bruits de vaisselle qui s'entrechoque, la radio inaudible, le petit salé aux lentilles qui a toujours le même goût. Le goût de la famille. Et les verres opaques qui sentent le torchon. Et ce bruit magnifique des grandes tablées en adoration devant Mado, la patronne, fardée comme au temps de sa jeunesse, avec sa croupe de jument qu'elle trimballe d'une table à l'autre. Ses bons gros poussins chéris qui ne se laissent pas abattre : tant qu'y a de l'appétit, y'a de l'espoir.

Elle a du mal à manger, maintenant. Manger, c'est donner du carburant à la vie. Il était là, il venait de s'installer enfin dans un appartement pour être plus souvent avec elle. Et puis voilà. Il avait changé d'avis. Il se sentait perdu pour la quarantième fois, "Mon cœur souffre, disait-il, je vous aime toutes les deux, vous m'aimez toutes les deux, j'en suis malade, je ne sais plus rien, depuis des années je ne sais plus rien, je dois réfléchir". Il avait dit "Je te quitte". "Ah oui. Je m'en doutais, avait-elle répondu, il y a des gens qu'on rencontre pour faire des pas. Ça doit être ça". Il lui avait demandé si elle était triste. Elle avait dit "Je n'ai pas de force pour ça et j'ai pas le temps, ne t'en fais pas". J'ai un peu faim, je vais devoir manger, c'est l'appétit qui manque. Pas le besoin.

Il avait refusé un verre de plus. Un coup de rouge pour faire passer le fromage. Il était barbouillé ce soir. Le patron l'avait engueulé. Fallait aller plus vite. Plus vite, plus vite, il en avait de bonnes, lui. Déjà qu'il n'avait pas dormi depuis deux jours, faut pas pousser, c'est pas sérieux, quand même. - Allez, Jacquot, on tient la route ! Thierry lui avait mis une bonne tape sur l'omoplate. C'est bon mais on n'a pas le temps de s'en apercevoir. Il est déjà deux heures du matin, il va falloir reprendre la route. Dans trois heures, on sera au bout.

Il était là puis il s'est levé et il l'a contemplée longtemps comme une icône, murmurant “J'ai envie de me traiter de con”. Elle a ressenti un agacement teinté de violence à être regardée comme ça par lui qui la quittait, mais elle le voyait tellement triste qu'elle a articulé "Ne t'en rajoute pas une couche". Il avait l'air tout petit. Il s'est enfui, a tiré la porte derrière lui pour que ce ne soit pas elle qui la referme sur son absence.
Mécaniquement elle a tourné le dos à la porte et cette conversation blafarde l'a entraînée aux chiottes. Assise, elle tend ses cheveux vers l'arrière, les entortille, jette un œil sur les magazines, regarde la peau de ses cuisses, admet qu'il fait froid tout à coup, que le silence ne fait pas le même bruit. Il faudra que je me lève tôt pour travailler, demain. J'ai encore oublié d'acheter une ampoule pour la salle de bain.

Jacques se lève, les copains le retiennent. Allez, Jacquot, un petit digeo ! C'est pas tous les jours fête ! Ils ont raison, les gars, c'est pas tous les jours qu'on lui fête son anniversaire. Ses paupières picotent, ses yeux brûlent. Son corps, cette carcasse douloureuse. Ce n'est pas la grippe, c'est la fatigue. Ils auraient dû faire ça un autre jour parce que là, il va vraiment falloir y aller. - Non, les gars, faut être raisonnable.

L'amie avec qui elle devait aller au cinéma vient de laisser un message pour annuler. Elle arpente le salon, allume encore une cigarette et décide de ne pas rester là où tout s'est dit. Le bar est presque vide, ou alors elle ne voit personne. Elle en commande un autre. S'étourdir. La gorgée reste au fond de sa bouche, ça tourne, ça fait mal. Avaler. Elle a posé le verre et se cramponne la tête pour que tout ça reste bien droit, pour que ses pensées redeviennent normales. Elle a beau se concentrer, l'estomac crie que c'est trop. Ça remonte. Elle court vers les toilettes en se cachant la bouche, ça va sortir, elle croise le serveur habituel et lui fait signe qu'il y a juste un petit problème, ce n'est pas une habitude chez elle, ça l'a prise au dépourvu.

Faut être raisonnable, c'est ça qu'elle lui avait dit sa chérie en partant. Faut être raisonnable, Jacquot, on ne peut pas vivre comme ça, toujours à vau-l'eau, jamais sur les routes ensemble, à se croiser de temps en temps c'est tout, c'est pas possible, on ne fera jamais rien, on ne peut pas vivre comme ça.
Il tourne la clé, le moteur chauffe. Machinalement il enclenche la radio. C'est une chanson américaine, “I wanna know what love is”. Ça le laisse indifférent. Avant, ça lui faisait des frissons partout. Il a perdu l'élan de son amour. Il faut penser à autre chose. Dans trois heures, ça sera bon. Il ira à l'hôtel dormir pendant douze heures au moins, il se réveillera frais comme un gardon, se donnera des tapettes sur les joues et fuira sa gueule dans le miroir. Il roule maintenant dans la nuit, vitesse de croisière. Je me presserai pas plus, il peut toujours y aller, je ne suis pas dingue.

Je ne veux pas qu'on me voie comme ça. Agenouillée, cramponnée à la cuvette elle vomit tout ce qu'elle peut, quelle horreur, il faut que je vide ça. Je ne veux pas être comme ça.
En partant, elle se justifie devant le patron qui lui tient la porte - Excusez-moi j'ai eu un coup de tristesse. - J'espère qu'elle n'est pas grave, cette tristesse, mademoiselle. - Non, non, rien de grave. Merci Bonne soirée À bientôt Au revoir.
Dans sa voiture, elle se sent en sécurité. Elle tourne la clé, le moteur chauffe. Machinalement elle enclenche la radio. C'est la même chanson que tout à l'heure. Elle allume une cigarette. Ça recommence à tourner. Tant pis, elle veut que ça tourne, elle veut que ça brûle, elle veut sa brume, elle veut son dragon, elle veut pas y penser, elle veut rentrer doucement chez elle, pas d'excès, je ne suis pas dingue.

Mortel sur la RN23. Le fax vient de tomber. Le journaliste de garde pousse un soupir. Il appelle le commissariat. Le camion a percuté l'automobile dans un virage. Les deux roulaient doucement mais le choc était inévitable. L'association de parents avait réclamé depuis longtemps que la voirie mette un panneau. Il faut toujours attendre qu'un accident se produise, c'est toujours pareil. La fille avait bu, apparemment. Elle se serait penchée pour allumer une cigarette.

Il revoit très vaguement le visage d'une jeune femme de profil, elle ne l'a pas vu, elle fonce droit sur lui. Il perçoit ce qu'on dit, il ne bougera plus rien, jamais. Une intense envie de fumer, tout à coup. Il n'a jamais fumé. Il faudra qu'on le fasse fumer quand il sera réveillé, allongé à vie à entendre les infirmières le traiter de salopard à cause de l'apéro de son anniversaire. Santé, Jacquot, qu'il entend dans le bourdonnement de ses oreilles. Et si c'était mieux de fermer les yeux pour rêver. Rien à foutre des panneaux, maintenant, des sinuosités de la route, des caprices mécaniques, elle avait un joli profil il a eu le temps de voir ça. Elle est morte, il vaudrait mieux fermer les yeux. Fermer les yeux, c'est mieux. Il faut penser à autre chose.
Des voix lointaines. Une activité fébrile. On lui colle un masque à oxygène, quelque part on doit lui faire une piqûre. Il s'en fout, Jacques, il ferme les yeux, il s'enfonce dans son rêve tandis que les voix s'affolent et que l'ambulance se met en branle à toute vitesse.

Elle éteint le moteur et gravit les escaliers, alourdie par l'alcool. Sans se déshabiller elle se couche, ça tourne, elle ne veut pas qu'on la voie comme ça. L'alcool fera en sorte qu'elle ne se souvienne pas de son rêve demain. C'est bien. Il faut oublier pour de bon. Mais il faudra quand même ne pas se faire mal avec les bars, je ne vais pas mourir d'amour. Il faudra que je pense à acheter une ampoule pour la salle de bain, demain. Il faudra que je pense à manger, aussi.

Publié par Cosmic Dancer à 02:34:24 dans Au musée des horreurs | Commentaires (14) |