Moularès, quel drôle de nom. Bled surgi de l'Atlas tunisien à quelques kilomètres de la frontière sud-ouest algérienne, érigé au creux des montagnes par les Français après que l'explorateur Philippe Thomas y eût découvert ces gisements de phosphate dont le pays s'enorgueillit puisqu'avec le pétrole il représente une part importante des ressources naturelles. Montagne Sertie, ô mon amour non loin du Chott où les mirages font danser les rêveurs et où les rêves désignent la Mère de rouge vêtue et qui m'attend.
Autrefois, les Berbères séjournaient là près des sources et des oueds, et je sais que contre toute attente, au moins une oasis secrète entretenue par le Vieux se cache quelque part dans ce néant de rocaille crevé par l'industrie. Ô Montagne Sertie mon amour, comme je t'entends pleurer quand les wagons d'investisseurs fourragent ton cœur et tes veines écartelées. Ils te violent comme ils violent les mineurs, gamelle en main, qui font du stop en bord de route pour gagner tes entrailles blessées au matin rose et repartir voûtés sous l'outrage en direction de leurs baraques de béton ça et là enrichies d'une toile plastique décorative, nostalgie d'une tradition tissée sous les tentes par les femmes aux doigts agiles couverts de signes.
Les mineurs comme les ouvriers qui vivent près de Sfax où s'élève dans la noirceur mortelle qui empuantit l'air un amoncellement de phosphate meurent l'œsophage et les poumons rongés par l'acide, dans cette odeur intenable, assassine, et pourtant un médecin m'assure qu'aucun problème sanitaire n'est créé par l'exploitation ni par le traitement lorsque je l'interroge sur les dents ravagées des gens d'ici qui respirent et boivent et mangent le phosphate. La pollution des nappes phréatiques est telle que l'eau, qui de toute façon va se quérir au puits, ne doit pas être bue, ce pourquoi elle bout pour le thé. Je les ai vus, pourtant, qui marchent dans des sandales crasseuses, cette cohorte des amnésiés que l'on espère, en les tenant éloignés des centres, repousser dans les siècles où la misère ne contredit pas l'histoire, là où il possible de soupirer en me disant : "Tu nous fais du Zola."
Moularès, absence et silence, puanteur, faubourg ignoré du touriste qui se dépêchera plutôt de photographier les splendeurs de ses environs, agacé par les gosses qui réclament des stylos et vendent la pierre hurlante qu'on entend, si l'on y prend garde, gémir qu'en son âme une alliance fut brisée qui protégeait ses hommes : "J'ai à dire, moi la pierre que l'on ramasse et fracasse pour admirer mon cœur de quartz, que l'on se méprend sur mon compte lorsqu'on m'enlève et me soupèse et me place sur un guéridon. La vie qui fut en moi, l'océan qui fut là mon royaume et mon maître, et les vents millénaires dont je tirai enseignement, les premiers êtres animés."
Les chacals rôdent à la nuit tombée. Ces chacals qu'on appelle des loups. L'enfant qui a mangé le cœur du loup des montagnes avant l'âge de deux ans, à pleines mains et pleines dents, hérite de sa force, de son courage et de son intelligence. Ahmed le Khébir a cinq ans. Sa force physique est celle d'un homme. Son regard brille et son intelligence est d'une vivacité considérable.
Il est le seul homme parmi les femmes dénudées dans le hammam, bunker rude où l'on se rend en se malmenant les chevilles sur les ruguosités du sol. Son regard luit du plaisir de son privilège et peut-être sa mère estime-t-elle qu'il ne l'accompagnera plus dorénavant. Il contemple les natures exposées, chancelle exprès pour tomber presque et sentir des bras nus puis des poitrines le serrer contre elles, écrasant sa joue tendre sur un sein incommensurable, puis le rejeter sitôt avec violence et rire quand il vacille et tombe. Cela paraît un jeu, mais une jeune femme l'enlève à sa stupeur, l'attire contre ses formes, puis, dans un cri de gorge strident, attrape le petit pénis, le tiraille, et balance une claque sur la joue. Le Khébir, sonné, preste, vole dans les bras de l'étrangère qui le serre doucement contre elle. Amoureux, il lui caresse le dos, le lave et le rince avec infiniment de tact. Puis concentré, sérieux, très grave, il revient se lover et tend ses mains toutes dépourvues d'avidité charnelle vers ce grand corps qui le recueille et le berce maintenant, et il savoure en paix l'harmonie des respirations et la tranquille chaleur de l'étreinte quand des voisines l'arrachent à sa méditation nubile et le jettent au sol en vociférant. Elles le battent et enjoignent à l'étrangère de se taire, puis elles reprennent leur rite de se fourbir la peau au savon noir jusqu'à ce qu'elle soit violette, et rincent et inlassablement opèrent ce rite étrange comme pour que durent les heures où elles se rient de leurs maris, se vengent des coups qu'elles ont reçus.
Il reviendrait, Khébir, regard dans le regard confiant, mais voilà qu'elles l'interceptent et qu'elles le font tourbillonner de l'une à l'autre jusqu'à ce qu'il se rebelle, joue à l'enfant mauvais, fasse son regard théâtral de vilain petit garçon, tire la langue et balance à son tour des volées de claques aléatoires.
Triomphante, celle qui a déclenché la guerre crachotte avec jubilation que l'enfant est méchant puis elle l'attire contre elle, l'embrasse en riant, le touche de toutes ses mains et le claque et malmène son petit sexe.
Il se débat, la gifle et fuit.
Oui ?