Corentin s'habillait toujours en rouge et il fumait des Craven A à tout bout de champ. Alors je l'appelais Mon Diable Rouge. Il avait un corps de centaure aux cheveux d'ange, son sourire était carnivore, son nez plus transcendant que les pics et les caps de la terre les plus vindicatifs direction ciel et mer, et il brûlait le monde autour de lui. C'était un Grand Chavirateur.
Quand on ne regardait pas invariablement Les Enfants du Paradis sur son petit poste de télévision, tantôt serrés sur son canapé noir, tantôt pelotonnés à terre, on se vautrait dans son lit à tout-va, sous les étoiles brillantes du plastique à motifs ornant les murs et le plafond de sa chambre, et on mangeait de la poudre d'amandes délayée dans du lait, sinon, ça sert à quoi, les protéines ? On mangeait quand on avait pris le temps de courir à l'épicerie du coin, affamés mais très détendus, noyés dans le souvenir immédiat de nos émois, moi en outre et aussi dans celui de ses yeux mauves où une clarté violente appelait toujours ma faim. Il était terriblement beau. Comme un démon de midi à son âge avancé relativement au mien. On courait pour un rien.
Comme dans les couloirs du métro pour faire semblant de ne pas vouloir le rater. Corentin courait derrière moi, parce que, étant plus jeune, j'allais plus vite, en criant aux passants « Arrêtez-la ! Arrêtez-la ! » Quand il me rattrapait, il m'enlaçait, me roulait une pelle magistrale, et criait à la cantonade « Non, surtout pas ! Que rien ne l'arrête ! » Les gens souriaient, hochant bravement la tête. Ils devaient se dire, peut-être, « Ils sont mignons, ceux-là, mais ça leur passera avant l'heure. » C'était une belle époque et les nuits vibraient pour nous seuls, comètes écartelées hurlant le bonheur violent de leur trajectoire folle.
Mais t'es où, Corentin ?
Je t'ai cherché, longtemps. Personne ne se souvient de toi. Pas même tes anciens employeurs à l'Université de Paris VIII : « Nous avons informatisé l'ensemble de notre réseau, il y a quelques années, et nous n'avons pas conservé les archives antérieures, je suis désolée. » Pas même la loge de ta concierge au 17 de la rue Legendre : « Madame Ruiz a pris sa retraite depuis un bon moment. Elle est rentrée au Portugal. Depuis la réfection de l'immeuble, nous n'avons que des propriétaires dont je doute qu'ils aient jamais connu cette personne. Il était locataire, dites-vous ? Non, ça ne me dit rien. » Pas même le péaimu du coin, place de Lévis : « Les clients, vous savez, ça va, ça vient. Et avec le temps... On ne peut pas se rappeler tout le monde ! » Pas même les pages blanches nationales : « Il n'y a aucune réponse pour la recherche que vous avez effectuée. Veuillez vérifier l'orthographe du nom, ou poursuivre la recherche sans le prénom ni l'adresse. »
Personne ne se souvient de toi. Tu n'aurais jamais existé. Je n'aurais jamais caressé ce visage aujourd'hui perdu sous les rides. Rides et cendres de mon amour chantent encore au vent joli Mon Diable Rouge. Mon trio seul t'a en mémoire. Mon dieu aimait ta démesure. Mon diable t'implorait souvent. Mon ermite pleure, parce qu'il faut bien que quelqu'un le fasse.
On s'était connus dans le métro. Je relisais Cent Ans de solitude. Tu m'avais enflammée du regard au point de me faire lever les yeux du livre où j'étais absorbée et de les enferrer direct, pile dans les tiens.
Oui ?