J'aime manger. Parfois, j'adore cuisiner. Souvent, j'achète des bons petits condiments dans un magasin bio. Je m'offre aussi de temps en temps des gourmandises estampillées très bonnes pour la santé d'une grande fumeuse. Pour ce faire, il m'arrive même de renoncer à quelques repas. C'est dire jusqu'à quel point je suis cohérente avec moi-même. J'aime manger bio : c'est bon. Les fruits et les légumes sont pleins, savoureux, le pain est délicieux, la viande goûteuse et tendre.
Mais je n'aime pas les magasins bio. En général, je déteste faire les courses et je suis devenue une reine du choisissage express. Liste en main, déterminée à n'éprouver aucun besoin subit et involontaire - hormis celui de gargouiller - , je glisse entre les rayons qu'ils déplacent tout le temps, eux aussi, comme dans ces grandes surfaces où l'éclatement soudain d'une ampoule me contraint à aller m'aveugler, lobotomisée illico. Quelle souffrance. Mais là, au moins, on m'épargne les fonds sonores sirupeux, ces rengaines d'ascenseurs que je crains.
Et je n'aime pas les clients des magasins bio. A côté d'eux, j'ai l'air d'un hippopotame dopé aux caramels mous. Peut-être qu'ils loupent plus de repas que moi ? Je ne pense pas : leurs chariots débordent et ils se montrent affairés et sérieux. A côté d'eux, j'ai l'air imbécile quand je souris. Et si je parle au caissier, j'ai tout d'un mégaphone vexé par le doux chant des éoliennes, tandis qu'eux, ils murmurent d'une voix égale, monastique. Je suis énervée comme une guitare électrocutée par un choc affectif majeur quand ils affichent un zen parfait. Et quand je farfouille dans mon sac, ils me regardent d'un air pincé, réprouvant publiquement mon organisation personnelle.
Or je suis prête à subir toutes les remontrances tacites au nom des bons petits condiments de chez les gentils petits producteurs qu'il faut encourager dans leur noble tâche. Les produits ont de jolis noms, en plus. Et toujours marqué "Bio" dessus.
Pourtant, à dire vrai, j'aime mieux ceux du jardin d'Eden. Chez mes parents. Aux fins fonds du jardin enchanteur, sur un bon tas de compost soigneusement sélectif-trié poussent des courgettes géantes, de l'ail entêtant et des melons gros comme des pastèques. Je leur ai dit qu'ils devraient se lancer dans la vente, pour rigoler.
Mais "Fumier Prod.", c'est pas très classe.