C'est dingue, la vie. En ouvrant ma boîte aux lettres, je découvre un opuscule déposé là par la main même de la grâce, à n'en pas douter. Laquelle a eu l'attention délicate de ne pas se présenter. De format 15 x 8 cm, le Chemin du bonheur est bleu comme le jour, vert comme l'espoir et jaune comme le saint pipi. Un sentier se projette vers l'infini de la perspective, sous un soleil hypnotique. Les mentions « Pour » et « De la part de » ont été soigneusement laissées vierges. Comme pour me dire « tu n'es pas encore nommée, mais je m'en occupe ». Du moins ai-je l'heur d'opter pour cette interprétation car je dois souffrir de problèmes identitaires, comme tout le monde en cette époque bénie.
Tremblant de béatricetude, je vise l'introduction - ah, non, ce mot-là est proscrit, il est sexuel -, je décrypte ce qui s'étale en première page. Et là, je découvre la véritable intention de l'humble générosité : - Pourquoi je vous ai offert ce livre ? - Votre survie (1) est importante à mes yeux. Sachant que j'ai perdu l'usage de la parole, la bienveillance masquée précise : « Survie : l'action de rester en vie, de continuer d'exister, d'être vivant ». C'est bon, d'être aimé à ce point-là. Assurer la rééducation de mon ramage, c'est sûrement nécessaire. S'ensuivent 21 consignes, dont :
- Prenez soin de vous (et lavez-vous les dents) : sans blague !
- Aimez et aidez les enfants : quoi ? ces sales gosses ?
- Donnez le bon exemple : je suis exemplaire à tous points de vue...
- Cherchez à vivre avec la vérité : elle doit être sous les fringues d'hiver, au fond du placard à droite.
- Ne commettez pas de meurtre : et si je veux tuer le temps ?
- Etc.
Parmi les inepties qui se suivent et se ressemblent, je relève qu'il faut regarder avec les yeux (c'est vrai, d'habitude c'est avec mon cul que je regarde), et qu'« au lieu de (me) lancer dans de vaines discussions avec les gens », mieux vaut « tout bonnement leur demander de regarder ». La vérité est immanence, comme chacun sait.
Plus loin, tout en fustigeant Hitler, on m'affirme que « le malade mental est incapable d'apprendre », que « mû par des intentions malveillantes et incapable de la moindre pensée rationnelle, il ne conçoit pas les faits, la vérité et la réalité ». Donc, si je ne veux pas appartenir à cette sous-catégorie de l'humanité, j'ai intérêt à me grouiller les fesses et à apprendre l'opuscule en long, en large et en travers.
Sapience suprême, les problèmes majeurs de notre temps, c'est la faute à Voltaire et à ceux qui l'ont précédé, car ces salauds de philosophes ont toujours emmerdé ces merveilles de religions qu'il faut apprendre à tolérer. Et sans jamais offrir de solution ! Quelques préceptes christiques (« Ne faites pas aux autres, etc. ») et bibliques (« Epanouissez-vous et prospérez ») clôturent ce Livre de Sagesse. Mais que je sois rassurée si on me contredit, « certaines personnes » qui veulent m'« inciter à mener une vie immorale » agissent de la sorte « pour parvenir à des fins personnelles » et si je les écoute, je connaîtrai « bien des tragédies et des chagrins ». Je sens que je vais reconsidérer mon carnet d'adresses, car je doute que mes fréquentations ne se rebiffent. Et sur le chemin du bonheur, je ne veux voir personne !
Profondément troublée par tant d'intelligence et de bonté, je referme le Livret Sacré. Si je souhaite m'en procurer d'autres exemplaires, je peux m'adresser à l'Association spirituelle de l'Eglise de Scientologie, tout près de chez moi. Elle est pas belle, la lutte contre les organisations sectaires ?
Oui ?