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Cosmic Dancer

Noir sur blanc et versa vice - Stèle avec des soubresauts

Comment rater complètement sa vie | 09 août 2006

Rater un attentat

Le B.A.-BA est de se faire sauter avec sa bombe, bien entendu sans le faire exprès (car alors on se retrouverait dans la catégorie vulgaire et subalterne des suicidés) et surtout en en réchappant, au moins partiellement, pour faire durer le plaisir un certain temps. L'idéal est que les conséquences physiques - énucléation, amputation du bras ou de la jambe, paralysie des membres inférieurs - vous laissent la possibilité de récidiver - tout aussi vainement, bien sûr.
Il sera alors temps de passer à des attentats plus ciblés. Dans une conjoncture aujourd'hui passablement florissante, on ne sera pas en peine de trouver des débouchés. Qu'il nous soit permis d'en suggérer un, tout bête, auquel personne ne semble avoir encore songé : l'Europe ! Notre chère Europe ! Oui, le 11 septembre 2001, tout le monde s'accorde à dire que les terroristes islamistes ont frappé spectaculairement les symboles de la puissance américaine. Mais l'Europe ? Mais les symboles de la puissance européenne ? Qui s'en est soucié ? [...]

Le début du programme ne fait pas de difficulté, les équipiers de Ben Laden ont fourni la recette. Il convient simplement de l'adapter. La cible étant de moindre importance hiérarchique, un seul avion kamikaze suffira. Il conviendra, petite touche personnalisée, petit clin d'œil, de choisir un appareil européen, autrement dit un Airbus - engin qui a, au demeurant, l'avantage d'avoir déjà maintes fois prouvé son aptitude à l'écrasement (y compris, en novembre 2001, sur New York même, ce qui est aujourd'hui la meilleure des références). [...] Les difficultés commencent avec le choix de la cible.

Quel est le symbole de l'Europe ? [...] Pour vous éviter des hésitations sans fin, je vous suggère une solution simple, avalisée par les médias : Bruxelles. Or, quel est le symbole de Bruxelles ? Tout le monde vous le dira : le Manneken Pis. Foncer avec un Airbus A300 ou A310 sur une statuette d'à peine quarante centimètres de haut, en plus située dans un coin de rue introuvable, c'est à pleurer si vous n'arrivez pas à rater votre attentat ! [...]


Dominique Noguez - Comment rater complètement sa vie en onze leçons - Ed. Payot & Rivages, 2002.

Publié par Cosmic Dancer à 10:36:21 dans Ce goût des autres | Commentaires (93) |

Caresse | 08 août 2006



Caresse mon âme.

Elle est au cœur de ma jeunesse

la seule à douter d'elle-même.

Publié par Cosmic Dancer à 16:42:22 dans Pirouettes et trémolos | Commentaires (19) |

Vie mode d'emploi | 07 août 2006

Rendu là, ouvrir grand la fenêtre. Prendre la vie dans ses mains, sentir son coeur qui palpite et penser à arroser les plantes. Puis la caresser tendrement, lui dire des mots qui la rassurent, comme T'en fais pas, t'en as vu d'autres, c'est encore une série de surprises qui se profilent à l'horizon, et belles, bien sûr, toujours belles, hein, toujours. L'embrasser fougueusement si elle tente de dire le contraire, boudeuse. Penser à se mettre un chapeau sur la tête pour ne pas la perdre car il ne fait pas très chaud, même si le ciel est bleu. Dire à la vie De quoi tu te plains, t'as pas vu qu'il est bleu, ce ciel ? Ne pas oublier de prévoir, dès que la température sera clémente, un farniente sur le balcon. Eteindre la radio qui serine que le farniente, y'en a de plus en plus qui le font, sans l'avoir choisi. Penser à regarder les plantes, elles aiment qu'on les regarde, sinon elles meurent. Ensuite, laver la vie précautionneusement, très très délicat. Lui parler en même temps, sinon elle ne comprendrait plus. Comme elle frissonne malgré le soin qu'on a mis à ne pas lui faire prendre froid, l'inviter à danser sur un air brésilien, mais tempo doux. La rassurer : l'eau, c'est la vie, c'est toi, j'te reconnais. Lui faire le coup du manège à moi, c'est toi. Penser aussi au bonheur des plantes, qui adorent la musique. Pour la sécher, la serrer contre soi, toute la nuit si possible. Ne jamais la repasser, comme pour les plantes, c'est une ineptie.

Publié par Cosmic Dancer à 15:46:35 dans Pirouettes et trémolos | Commentaires (5) |

Mon diable dans un lit | 07 août 2006

Au commencement était le Verbe.

Quant à moi et pour le départ, du nommé et identifiable il en existait déjà trop. J'avais la tête à peine extraite que déjà les gants de caoutchouc des sages-femmes me donnaient la nausée du savoir. Mère, ô ma mère, que ne m'as-tu jeté dans l'ombre des forêts où j'hiberne aujourd'hui ! A peine étais-je sous le néon infâme que déjà on me qualifiait. Hydrocéphale était le nom de leur angoisse. Qu'en savaient-ils, de ma densité cérébrale ? Je leur aurais volontiers fait un cours sur l'optique et la toute relative normalité mais déjà ils m'emportaient loin de votre chaleur, maman, sur une table blanche, et ameutaient les internes de garde.

Tandis que vous, mère, pressentiez cet enfer où j'allais m'enfermer, je gisais sous leurs doigts experts qui me fouillaient les os. Calibrage intégral. Seul mon crâne dérangeait. Je l'avais fait exprès. Il avait bien fallu cette place et cette eau glauque pour baigner dans l'oubli les connaissances acquises et la cartographie de l'univers que votre goût de vivre et de songer, ô mère ma délicate, avaient fait vivre en moi avant que je perde ma queue.
J'avais guetté les échographies pour qu'ils ne sachent rien. Ils vous auraient découragée ! Je sais bien que malgré votre amour vous auriez hésité, si par avance vous aviez su...

Ces longues conversations que nous avions coutume d'avoir dans le plus grand secret, ma mère, n'étaient peut-être pas le bien le plus heureux que vous m'avez transmis. Mais vous ne saviez pas. Vous ne saviez pas à quel point votre étrange féminité allait me façonner tout autre. Vous ne saviez pas jouer les porteuses. Vous vous sentiez une trinité. Vous étiez vous, avec votre utérus, et avec moi dedans. Vous disiez qu'à nous trois, on refaisait un monde. J'ai pris à la lettre votre conception de la mienne. Je ne me suis pas senti chair de ta chair, je me suis su autre, radicalement, en communion avec votre autre à vous, cette part ancestrale et mammifère que vous revendiquez, si rayonnante quand vous laissez de côté vos postures domestiques.

Je leur ai jeté un de ces regards qui plongent au fond du décolleté jusqu'au cœur droit dessous et si de prime abord ce regard trouble, il horrifie tant il n'a de cesse de connaître et sa soif est indigne des hommes. Moi la si vieille, la si vieille âme j'ai parlé à leur toute enfance au fond, cette fillette triste pleurant dans leurs décombres. Mère ma cruelle ! Que ne m'as-tu laissé aveugle et animal faire ces apprentissages tellement charmants de la respiration dans l'air, tout contre toi ! Dégoûtés par ce mou volume glissant entre leurs mains agiles, ils m'ont pesé et m'ont considéré avec tristesse comme un qui ne serait jamais des leurs. Le sort dur qu'ils me réservaient, c'était ce lit à barreaux blancs à quoi mes membres rachitiques ne pourraient jamais me soustraire.

Mère ô ma tendre, leur clameur m'est alors parvenue comme une tempête affleurant l'eau. Je les entendus courir, appeler, faire rouler des outils, vous entraîner dans la salle du dernier recours.
Giselle, qui mesurait mon crâne, a gardé un moment d'arrêt, bouche ouverte. Quand elle a abaissé ses yeux sur moi, j'ai vu cette pitié douce qui allait devenir mon lot. Cette pitié mêlée de joie parce qu'elle, Giselle, n'était pas de mon espèce ni de ma solitude, et que ses prochains rejetons seraient plutôt comme elle, et pas comme moi. La nausée l'emportait quand même sur la compassion.

Je ne voyais plus rien. Je venais de savoir que vous aviez quitté le monde à cause de moi. Mère, ô ma chère, vous veniez de mourir sans que je puisse vous faire compendre tout mon amour filial, toute ma douleur à être ainsi tenu éloigné de vos bras.

On ne m'a pas invité dans la salle. On m'a gardé à l'isoloir. On ne m'a pas convié à la veillée, aux funérailles. On m'a anéanti dans un centre spécial où chacun pourrait oublier le monstre.
Tête, tête lourde et brûlante où le monde se ressasse. Avant même votre mort, qui devait m'arracher le petit bout d'humanité où j'espérais ressembler aux hommes, j'étais devenu silence.

C'est donc ainsi qu'au commencement j'ai détruit tous les alphabets du monde. Tandis que vous, mère ô ma douce, nourrissiez votre vie et m'apportiez son sel, je vous volais les mots et ils étaient ma déjection, et je mourais avec lenteur, perdant mon sang à chaque pensée, me gorgeant d'eau dans ce combat mortel. D'ores et déjà au tout début je savais bien que mon apprentissage du monde n'arrangerait rien. Il ne ferait qu'aggraver la violence de ce duel. Et jamais je n'aurais assez d'eau pour oublier votre savoir et me noyer dans votre absence.

"Au commencement était le Verbe, et aujourd'hui aussi..."

Publié par Cosmic Dancer à 15:32:07 dans Au musée des horreurs | Commentaires (1) |

Un de perdu | 07 août 2006

Un jour, ou plutôt à cette période que l'on croit être un jour, comme si la chose ne se produisait pas insidieusement mais se levait avec une évidence éclatante... à cette période je ne sais pas ce qui m'a pris. Tout à coup j'ai eu peur. Enfin, j'ai connu la peur. Je l'ai touchée à bout de bras comme on tient une feuille incandescente. Elle était là, constamment là. Elle délimitait ma silhouette mieux que moi avec mes petits atomes, relativement stables vus à notre façon.

J'étais conscient que pour m'en défaire, je n'avais pas le choix. Il fallait agir vite et bien, parce que la peur appelle la peur, et que moi, avec cette peur collée à moi j'effrayais le monde, et la terreur du monde m'épouvantait... Et le monde s'en apercevait. Ça devait me faire comme un gant invisible. Les chiens ont commencé à aboyer. Leur gueule sonnait, menaçante et rauque, derrière chacun de mes pas, comme un avertissement. Je me blindais les tympans et je marchais plus vite, vite, jusque chez moi, où je m'enfermais de plus en plus longtemps, de plus en plus souvent.
Il y avait dans l'air et plus tard jusque le long de mes murs des coups de griffe, des coups de crocs, des suspicions sous chaque regard, des hurlements mauvais. Chaque jour un peu plus, il faisait noir comme jamais nuit n'était tombée sur terre, et ma peur prenait corps au même titre que moi. À côté de mon corps, ou peut-être dedans, il y avait le sien.

Ce que je sais me rappeler, c'est qu'elle prenait de l'ampleur, même quand je sortais de chez moi pour la fuir, pour ne plus voir mes murs d'où elle semblait dégoûliner, pour ne plus voir mon reflet dans le miroir. Délibérément sourd aux grondements de l'espèce canine, aveugle et sourd avec l'espèce humaine, je sortais de chez moi comme un nez. Seules mes narines me renseignaient sur le chemin à suivre jusqu'à ce que, épuisé, je regagne ma chambre. Mais ces promenades, avec le temps, et malgré toute l'ardeur que je mettais à assurer ma protection, ne changeaient rien. Je n'avais bientôt plus de quoi marcher sur le trottoir. J'étais relégué au caniveau et...

Un jour, un jour précis, c'était un lundi soir et il faisait très chaud. Si chaud d'ailleurs que je commençais à croire que je n'avais plus peur. Je me surprenais, tout printanier, sentir avec timidité naître en mon cœur des ravissements nouveaux... Ce lundi-là pourtant, je suis resté figé quand j'ai glissé par terre, coulant dans la rigole des eaux usées, fraîche, ça faisait quand même du bien, mais en tombant dans les égouts, c'était curieux, c'était étrange comme sensation. Il faisait chaud pourtant, et pour une fois je pressentais tant de virtualités d'amour, oui, d'amour, de cet état si tendre qui nous déploie des ailes...

Mais en m'aveuglant dans les limbes, je veux dire, les sous-sols de ma ville, la dernière vision que j'eus ce fut MON VISAGE ! Elle avait pris mon visage et elle souriait, grande et ferme sur le sol, elle souriait d'un air sûr et bon. La garce. La peur. La garce !, je me dis alors. C'est insensé, cette histoire, me dis-je, c'est inadmissible, il faut que... J'avais beau me débattre, je ruisselais de sueur, c'était tout, et je tombais doucement, comme dans un rêve.

Elle, elle faisait mine d'éteindre une cigarette avec son pied. Elle m'observait.

Mais tout à coup j'ai rouvert les yeux. J'ai vu passer un passant, enfin quelqu'un, quelqu'un passait et j'ai crié Au secours ! Au secours ! L'autre s'est arrêté et la peur l'a regardé en souriant : Pardonnez-moi, vous n'auriez pas du feu ? Et j'ai vu le regard du passant s'assombrir légèrement. La peur souriait en aspirant la fumée. L'autre est parti très vite, comme si de rien n'était, mais j'ai bien vu, moi, j'ai bien compris que c'était juste pour la tromper. Il est parti en marchant droit, le regard au loin, déterminé. La peur a eu un rictus. Un de perdu. C'était une bonne méthode. Il fallait que j'y pense, que je le fasse, tout de suite. Il fallait agir, vite et bien. Mais comment ? Elle avait mon visage ! Mes yeux ! Mon costume avec mes papiers dedans !

Trop tard !

C'est là que j'ai compris alors, juste avant, juste avant de disparaître. Tout m'est revenu... tout m'est venu de moi ; une image aveuglante : ma vie avant la peur. Elle n'était pas si mal, ma foi, ma vie avant la peur. Je ne voyais plus soudain COMMENT j'avais fini par ignorer à ce point... J'en étais là, à mes souvenirs d'enfance, ces heures radieuses où mon jeune être allait sur terre sans imbécillité, sans honte... C'est donc à force de forcer, à force de me battre pour des broutilles... Je n'étais plus en état de lutter... Ou bien, ou bien était-ce irrémédiable ? J'avais vieilli ? J'étais mort ? Je sentais depuis quelque temps que quelque chose n'allait pas bien. Je crépitais dans l'obscurité et j'avais mal partout. À ce moment-là j'aurais dû agir, vite, et bien. J'aurais dû choisir quelque chose, mais je ne savais pas quoi... C'est comme ça qu'elle est venue. À ce moment-là j'aurais dû l'ignorer, superbe, certain de ma pesanteur de vivant. J'aurais dû faire comme le passant ! C'était ça ! Ça que j'aurais dû faire, vite, et bien. Mais non. Je l'avais autorisée à prendre de la place. Elle avait grossi à vue d'œil.

Et maintenant elle est là, belle et robuste. Elle prend ma place ! Voilà qu'elle va vivre ma vie ! Et moi je m'enfonce dans ce tunnel sans halte. Et il est trop tard pour me pendre.

Publié par Cosmic Dancer à 15:27:01 dans Au musée des horreurs | Commentaires (0) |

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