• Cherche humour désespérément

    J'ai donc expérimenté l'aquarium à fumeurs, ce mouroir honteux mais libéré des regards, infect, vraiment insupportable en odeurs, planquant ma culpabilité sous mon manteau parce que cette loi m'aura de fait enjointe à finalement choisir de ne pas arrêter. Ne pas arrêter, non de fumer je m'en tape et je me tue si je veux, mais ne pas arrêter de me demander quelles formes absurdes prend aujourd'hui cette accélération vers le vide, la disparition. Donc j'en suis encore à fumer, à avoir repris à fumer, plus exactement, bien consciente, balablabla, de la crapulerie des industries du tabac, blablabla, et de celle de l'Etat, blablabla. Je fume et lorsque je ne fume pas c'est indicible, intime.

    J'étais là dans ce bar pour la simple raison qu'après avoir marché dans la nuit comme j'aime faire, aucune importance, je souhaitais manger un kebab et me poser pour ce faire. J'étais là, c'est un samedi soir, un de ces soirs noyés de circonstances où les morts sur la route oublient semaine après semaine que c'est bien là que ça se passe, pour ce qui les concerne. Sur une route de campagne que je connais trop bien, aveuglée par la brume, tué par le verglas. Sur une route dont l'aspect ineffable, improbable et hors-temps, avec ses silhouettes d'arbres déchus découpés sous la lune, t'apprend dès l'aube à quel point tout s'efface comme la bouse des vaches qui n'y sont plus disparaît sous la terre sans que tu le voies à moins de te pencher dessus. Sur une route de campagne un samedi soir retour de boîte, le terme de boîte fut bien choisi, bien que je n'y allais pas, autorisée seulement à rouler à vélo et me contentant en conséquence de faire quinze bornes pour me désennnuyer sous le regard de garçons aux fêtes de bleds autour à jouer d'auto-tamponneuses comme on se forge un avenir, à se coller contre un arbre au bal disco où l'orchestre est trop naze qui ne joue que Sheila et consorts, à se faire chier absolument et totalement concentrée sur l'ailleurs - maladif ailleurs et autre - avec pour seul désir de reprendre la route effrénée en vélo, rentrer et sous les écouteurs punkiser pour survivre.

    Hiver interminable, la maison encore en travaux depuis si longtemps, on se lavait à l'eau froide et papa a toqué à la fenêtre qui était pourtant ouverte parce que j'aimais sentir l'air froid, l'air chaud, l'air des saisons qui me rappelait le bock du Sud-Ouest où l'on faisait une toilette de chat dans le village en oubliant que les chasseurs allaient ramener leur proie puante qui faisanderait des jours entiers sous nos yeux d'enfants nés en ville, il a toqué à la fenêtre pour m'annoncer que tu étais mort. Comme ça. Comme il a pu. Sans rien révéler de son doute. Dix-huit ans. Quelques mois de plus que moi. Ce soir le sol glisse comme un rêve noir et froid où le temps s'arrête pour me rappeler un paysage comme tant d'autres ravagé par la friche où plus un chemin ne permet la marche. Je me souviens de ta dépouille et de mon insupportation à lui faire face parce qu'on s'était roulé des pelles maladroitement et consciencieusement, toujours sous le même arbre près de l'école mais à l'abri des regards, parce que l'on s'aimait bien depuis les années d'école. Et à propos, on m'a raconté hier soir que Mao avait commandé l'extermination des passereaux tandis que j'avais pris une chaise dehors et que je ne comprenais pas comment aux cîmes des magnolias sous nos contrées, d'étranges et stridents chants exotiques semblaient prendre la place de nos zoziaux du coin, sales faiseurs de chiures acides comme nous chions des horreurs conceptuelles dont le résultat, hélas, tend au même désespoir. J'me demandais béatement à qui étaient ces cris sans comprendre qu'il s'agit d'enregistrements de la mairie destinés à les fatiguer à leur tour, écologie blabla, développement durable sponsorisé par macdonald, blablabla. Tu étais aussi beau mort que vivant avant que l'on t'enterre où je ne suis pas allée. Dans ce village désert où l'on essaie de vivre en rêvant au futur, loin des champs où l'on bosse en se flinguant les doigts et la colonne vertébrale, cette campagne atroce qui n'a plus aucun goût.

    Je ne souhaitais pas parler. Mais déjà il était trop tard, les odeurs de la poussière âcre me malmenaient en souvenir, ces poussières d'Amérique centrale, ces poussières de la Tunisie, de la Turquie, me semblaient déjà comme un cauchemar suinter de nos nez, tais-toi, tais-toi, cesse tes généralités insupportables qui désignent ton dieu et ton diable, toujours cette profanation de ma paix.
    - Les responsables, c'est ces salauds d'Américano-sionistes capitalistes.
    - Pitié.
    - Avant eux, jamais sunnites et chiites n'auraient eu l'idée de se battre.
    - Pitié.
    - Ces salopards de juifs qui mènent le monde.
    - Crucifiez-moi, je n'en peux plus.

    Parle, tente, essaie de soulever en toi ce rien qui y est apte.
    - Avec la déclaration d'indépendance du Kosovo, la fragmentation délétère du monde en entités ethniques-et-religieusement-pures s'impose sous le couvert de droits. Comment peux-tu supporter ça, toi de la bonne gauche révolutionnaire, hein ? Comment peux-tu ?
    - Vive l'indépendance ! Vive la liberté ! Chacun chez soi !
    - Dis-moi, toi, l'anti-américain, l'anti-impérialiste, l'anti-nationaliste, l'alter-suprême. T'éprouves aucun malaise, en l'occurrence ?
    - C'est le peuple kosovar qui décide ! Vive la liberté ! Vive l'indépendance !
    - Mais...
    - Les Serbes sont des salauds, comme les Israëliens. C'est un grand pas pour l'humanité !
    - Comment peux-tu... Ainsi... T'intéresses-tu au monde ?
    - A fond. La merde, c'est la faute aux Américano-sionistes !
    - J'ai peur. Je vais en refumer une.
    - Et moi je te dis comme mon copain. Allah lui, il est pur. Il n'aime pas les méchants.
    - Vite, servez-moi un verre.
    - Les Américains sont des cons. Les Chinois sont intelligents.
    - Oh... D'accord. Et vous, vous êtes la relève de la lucidité. J'ai vraiment rien compris, n'est-ce pas.
    - Hey connasse, t'as vu comment tu parles ? Tu me contredis et tu t'étonnes qu'il y ait des guerres !
    - Et priez Dieu que tous nous veuille absoudre...

    J'ai peur et je me souviens avoir lu aujourd'hui tout en cherchant un logement qui m'agrée - merci de bien vouloir retenir ma candidature - quelques écrits se targuant d'être drôles sur l'excellent site Causeur.fr où d'aucuns protégés de leur propre misère font le fun. Ah qu'il est spirituel de défendre Sarkozy contre ces meutes infâmes qui l'abattent sauvagement à propos de monarchie élective - il est en effet pertinent de s'y attarder longuement en se faisant les ongles, c'est éminemment essentiel -, qu'il est doux à l'oreille, qu'il est suave à la langue de rire de JFK et de son appel, rire, ce moyen de se tordre, me paraît en ce début de siècle la pire des barbaries parce que l'humour est mort en même temps que la pensée, que l'humilité à le faire, à tenter dire enfin. Dites-moi, ô loupiotes du consommateur qui pense, entre l'hystérie d'allégeance et celle des conchieurs en goguette, devrais-je choisir la posture supérieure, si supérieurement détachée d'entomologiste déjanté qui se gondole en écrasant les mouches ? Je salue Andy Vérol. C'est bien le rare, tiens.

    Il est tellement de bon ton de se montrer au-dessus de tout et surtout de sa ceinture en ricanant de l'horreur de la tolérance sectaire, ah oui, oh yeah, oh oui encore, trop bon trop fun, disons ainsi alors, oh yeah, tous ces cons que nous sommes, inatteignables par le fait même de ne jamais signifier depuis quel étage on parle. L'étage de merde dont il ne faut jamais parler. L'étage où ça pue la mauvaise cuisine et l'alcool bas de gamme. L'étage même pas connecté. L'étage tout juste portabilisé. L'étage sans nom que tu qualifieras, ô spirituel intellectuel, de Caliméro et de Zola sans même y référer, d'ailleurs, tu te sens tellement loin de ça. Toi. Qui blesses une fois de plus mon amour des penseurs qui pensent avec amour. Toi qui trahis à la face et au nom de tous ceux qui n'en veulent rien savoir ce terme même d'intellectuel. Celui-là qu'employait celui fauché par le verglas à l'heure où tout reste possible et certainement le désir absolu de vivre et de jouir du droit de comprendre. Toi qui te targues de ton esprit. Toi qui fais de la pensée une branlette grammaticale syntaxiquement parfaite. Tu trahis mes espoirs, ce soir. Tu trahis mon sens de la loi. Mon sens du sens.

    Ah, ce que ce bon ton m'atterre. Ce que c't'humour m'désespère où je me sens morale planquée sous le manteau noir crispée comme une statue d'onyx. Je vous emmerde, mes chers cyniques, mes chers ethniques, mes chers ludiques.


  • Commentaires

    1
    Samedi 23 Février 2008 à 23:03
    Dac,
    j'ai rien à faire ici mais je m'y sens bien. Désolé et smack pour ta peine ! ;-)
    2
    Dimanche 24 Février 2008 à 08:16
    la grande
    famille d'Andy. C'est plus propre ici.
    3
    ryad
    Vendredi 29 Février 2008 à 15:39
    Bonjour Cosmic
    Il est étrange ce texte. Je l’ai relu plusieurs fois. C’est comme le récit d’une séance d’hypnose où l’on passe de scènes en scènes. Avec une trame pourtant : ta révolte azimutée, protéiforme, contre la connerie ambiante et ses effets : les discours lénifiants sur le développement durable et cie ( blabla), les mesures liberticides (la clope), la censure sociale ( il est interdit de dire autre chose que des conneries de bon ton sur le mode cynique, haut perché, depuis un étage inatteignable, inattaquable, c’est bien pratique, dès fois qu’il y aurait une once de sérieux dans ce que vous dites et qu’un contradicteur mal intentionné remettrait en cause votre propos. Oserait vous remettre en cause, vous ! MOAAAAAA ), ces préjugés aussi tenaces que confortables pour « donner du sens au monde » ( putains de juifs, il nous feront fatalement chier jusqu’à la fin !), et, au final, notre incapacité à entendre l’autre, à essayer de nous comprendre… Pire : à en avoir envie. C’est étrange parce tu amalgames dans ce texte ton expérience personnelle (tes souvenirs), notre expérience en tant qu’individu (mort du désir) et une expérience du collectif qui signerait la fin de la démocratie (l’exemple du Kosovo). Au quotidien, j’éprouve ce même sentiment de maëlstrom insensé, de trop plein de mots, de discours, d’images, de pubs… qui me font aspirer au silence. Il y a tant de bruit autour que je n’arrive plus à m’entendre moi-même ! Ce serait tellement facile de se laisser couler avec les autres, tellement doux… Bouchons-nous les oreilles avec nos MP3, consommons, consumons notre temps de cerveau… Je crois vraiment que cette aspiration vers le néant est propre à notre société. Mais je n’arrive pas à comprendre comment nous avons pu perdre à ce point… le sens. Help me ! Bref, il faudra que l’on reparle « des formes absurdes (que) prend aujourd'hui cette accélération vers le vide, la disparition ». Bises.
    4
    Vendredi 29 Février 2008 à 16:44
    Trop-plein de bruit
    Trop-plein de vide, en fait ton commentaire me saisit en flagrant délit d'évidence. D'où je vais me taire, pour lors. Et venir te relire plus tard. Et on en reparlera entre trois villes et deux balades aussi. T'embrasse.
    5
    Vendredi 29 Février 2008 à 16:48
    Ce bruit, d'ailleurs,
    auquel je participe pleinement avec ce blog. Encore une phase critique, une nouvelle perte de sens, non plus sur une forme d'utilité mais sur l'essentiel même. On fait quoi ? On scratche le cyber et on plante des poireaux dans un bout de jardin ? ;o)
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